Histoire

Mokhtar Mokhtefi : De Berrouaghia à New York

Il fut l’un de ces hommes que l’histoire prend par la main sans jamais les lâcher.
Né en 1935 à Berrouaghia, fils de boucher et benjamin de six enfants, Mokhtar
Mokhtefi grandit dans un « village de colonisation » à cent kilomètres au sud
d’Alger. Un monde où l’école française ouvrait une porte sur un ailleurs, mais
creusait aussi un fossé avec les siens. Boursier, il intègre le prestigieux internat
Duveyrier à Blida, où il est le seul élève algérien.
Un soir, il enfile sa gandoura traditionnelle, faute de pyjama – vêtement jugé «
moderne » que sa famille modeste ne peut lui offrir. Sous les regards « terrifiés
» et « méprisants » de ses camarades européens, il se sent mortifié. « Je me
glisse sous les couvertures et laisse couler mes larmes », écrira-t-il. Il en veut à
ces garçons, mais aussi à son père qui a refusé de lui acheter ce pyjama qui lui
aurait permis de s’intégrer. Cette humiliation cristallise le fossé entre son
héritage et le monde français qu’on lui apprend à admirer. Au lycée, il côtoie
des Européens, découvre leur mode de vie, mais reste frappé par « leur
indifférence à tout ce qui n’était pas eux ». Ce sentiment d’aliénation, ressenti
au quotidien, ne cessera de grandir. « Je vois que les habitudes, les croyances,
la façon de penser et d’agir acquises dans mon milieu d’origine s’effritent. Je
me « francisise », pourrait-on dire », confie-t-il. Ces anecdotes dessinent le
portrait d’un homme tiraillé entre deux mondes, dont les blessures intimes
épousent les déchirures de l’Histoire algérienne.
Le 8 mai 1945, il a dix ans. Ce jour-là, la Victoire en Europe célèbre la fin de la
guerre, mais à Sétif et Guelma, l’armée française massacre des milliers
d’Algériens. La blessure ne se refermera jamais.
En 1957, il rejoint l’Armée de libération nationale. Après une formation au
Maroc et en Tunisie, il sert comme opérateur radio au sein du Corps des
transmissions de l’ALN, sous les ordres d’Abdelhafid Boussouf. Mokhtefi
raconte avoir utilisé le Chant des Partisans pour tester les émetteurs radio – un
hymne de résistance qui résonnait comme un défi lancé à l’occupant. Par la
suite, il dirige sa propre unité de transmissions. Pour installer des postes de
communication, il entreprend de dangereuses traversées de frontières, y
compris celle de la ligne Morice, cette barrière électrifiée que les Français
avaient érigée le long de la frontière tunisienne.
Après l’indépendance, élu président de l’Union générale des étudiants
musulmans algériens, il poursuit des études de sociologie et d’économie à
Alger puis à Paris. Il publiera plusieurs ouvrages sur l’Afrique du Nord et le

monde arabe, avant de s’installer à New York en 1994. Il s’éteint en 2015,
laissant un mémoire puissant, « I Was a French Muslim » (J’étais français-
musulman), publié en Algérie l’année suivante.
Le passeur et son double
Ce livre, c’est Elaine qui le fera connaître au monde anglophone. Traductrice,
elle en signe l’introduction. Sans elle, cette voix resterait peut-être confinée
aux librairies d’Alger.
Elaine Klein naît en 1928 à New York. Jeune New-Yorkaise d’origine juive, elle
est exclue de l’université pour avoir refusé d’obéir à la ségrégation dans les
transports. Arrivée à Paris en 1951, elle découvre le combat algérien lors du
défilé du 1er Mai 1952. En 1958, à la conférence panafricaine d’Accra, elle
croise Frantz Fanon. De retour à New York, elle travaille pour le bureau du
Gouvernement provisoire de la République algérienne, plaidant pour
l’indépendance auprès des délégués de l’ONU. En 1962, elle rejoint l’Algérie où
elle devient traductrice des conférences de presse officielles et des
mouvements de libération. En 1974, elle rentre aux États-Unis pour s’y installer.
Ses mémoires, « Algiers, Third World Capital », paraissent en 2018.
Une rencontre au sommet
C’est à Alger, qu’Elaine rencontre Mokhtar. Elle vit alors dans la capitale depuis
dix ans ; lui, c’est un vétéran respecté de la guerre d’indépendance. « Il m’a
appelée quelques jours plus tard, nous avons commencé à sortir ensemble, et
c’est tout », raconte-t-elle. Ils se marient, elle prend son nom. Il s’éteint en
2015 à New York où il repose désormais.
Ils ont traversé ensemble les continents et les décennies.
Une œuvre à deux voix
L’histoire de Mokhtar Mokhtefi est celle d’un homme qui refusa d’être ce que
la France coloniale voulait qu’il soit. Celle d’un élève brillant qui choisit le
maquis, d’un soldat qui devint écrivain, d’un Algérien qui passa sa vie à
traverser les frontières. Mais cette histoire est aussi celle d’une Américaine qui
traversa l’Atlantique pour embrasser une cause qui n’était pas la sienne, et qui
y trouva un mari, un nom et une vie.
Aujourd’hui, c’est grâce à Elaine que le témoignage de Mokhtar résonne au-
delà des rives de la Méditerranée. Leur vie commune, indissociable, rappelle
que les plus belles pages de l’histoire s’écrivent parfois à quatre mains.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *