Au-delà du rideau de fer : Les faiseurs de rêves
Dans l’univers du théâtre, les véritables artisans des spectacles se trouvent souvent dans l’obscurité. Au niveau des coulisses, sur scène et sous scène, on les surnomme les hommes de l’ombre.
Ces professionnels, tels que régisseur, machiniste, cintrier, éclairagiste, sonoriste, accessoiriste, jouent un rôle essentiel au bon déroulement des spectacles. Bien qu’ils ne soient pas sous les feux de la rampe, ils passent une grande partie de leur temps dans l’obscurité du théâtre, en manipulant les décors, déroulant les toiles de fond, tirant sur les cordes pour ajuster les lumières, afin de créer de belles images visuelles.
Et comme dans tous les théâtres dits à l’italienne, celui de Constantine possède depuis 1883 une machinerie complexe pour les décors, manipulée par des professionnels, tels que Messaoud Allouache, Mouloud Boulemdais, Rabah Boulemdais, Omar Benkasmia, Mohamed Lachelak, Mouloud Zenadi, M’barek Bouzidi, Abdeslam Benkasmia, Mohamed-Tahar Souki (réalisateur de décor) et Cherif Fergani (lumière), dirigée par le chef machiniste Abderrahmane Bendjazia. Leur métier réclame une haute technicité, ainsi que des qualités d’adresse et de force nécessaire à la manœuvre des machines. Ces faiseurs de rêves passent la plupart de leur temps du matin au soir derrière le rideau de fer, pour nettoyer et vérifier la machinerie et préparer les spectacles. Aujourd’hui, il faut reconnaître avec gratitude le savoir-faire de ces hommes souvent méconnus par la société dans le domaine des arts, où ils présentent une chorégraphie technique au service d’une chorégraphie scénique.
Abderrahmane Bendjazia, un chef machiniste au long cours
Il y a 37 ans, l’Algérie perdait l’un de ses plus grands chefs machinistes de théâtre, Abderrahmane Bendjazia, qui s’est éteint à l’âge de 71 ans. Né le 5 novembre 1917 à Constantine, il a dû interrompre ses études pour rejoindre le monde du travail. Rapidement, il est admis au théâtre municipal de Constantine, où il entame sa carrière en tant que machiniste. Ses qualités de rigueur, son sérieux le feront vite distinguer. Il est promu chef machiniste au même théâtre en 1942. A ce titre, il prend en charge la responsabilité technique des grands spectacles, comme celui de Monsieur Bourgogne, opérette à grand spectacle, où furent distinguées les prouesses accomplies par les machinistes du théâtre de Constantine, dirigés par Bendjazia Aberrahmane.
D’ailleurs, la presse de l’époque a salué les efforts accomplis par Bendjazia et son équipe, soulignant les défis techniques relevés malgré les ressources limitées du théâtre municipal. «… Opérette qui nécessite de nombreux changements de décors et des effets spéciaux qui ne peuvent être obtenus avec des moyens dont est doté le théâtre de la ville. C’est une véritable prouesse qu’a dû accomplir le chef machiniste Abderrahmane et son équipe.» De même avec le théâtre d’expression arabe avec les troupes d’Alger Rachid Kssentini, Mahieddine Bachetarzi, d’Egypte la Sarah Bernhardt de l’Orient Fatma Rochdi, Youcef Wahbi et Farid El Atrache.
A l’indépendance, il continue à œuvrer sur la même scène du théâtre municipal de Constantine. En janvier 1963, lors de la réorganisation des théâtres algériens, il refuse l’offre d’intégrer la nouvelle institution du TNA. Mohamed Boudia, alors administrateur du Théâtre national algérien (TNA), négocie son détachement de la mairie en faveur du théâtre de Constantine, où il soutient les débuts du TNA, qui accueillera des spectacles imposants, tels que les ballets Moïsseïev, les ballets hongrois, l’ensemble Beriozka, le cirque de Moscou. Selon le comédien et scénographe Aissa Redaf, l’ex-directeur du théâtre régional de Constantine, feu Salim Merabia, garde en mémoire la distinction de Abderrahmane Bendjazia, qui a été élu meilleur chef machiniste lors de la deuxième édition du Festival panafricain d’Alger (Panaf) en 1969. Après avoir pris sa retraite en 1978, Abderrahmane Bendjazia a continué à servir d’autres institutions culturelles rattachées à l’APC de Constantine.
Un sportif exemplaire
Malgré son emploi du temps chargé, avec cinq représentations théâtrales par semaine, Abderrahmane parvient à trouver du temps pour l’activité sportive. Très jeune, Bendjazia intègre le Club sportif constantinois (CSC), où il se distingue par son talent grâce à ses qualités physiques et mentales. D’ailleurs, pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que les compétitions sportives sont à l’arrêt, les Constantinois décident de créer des clubs de quartier afin d’organiser des rencontres de football. Parmi ces clubs, le Sans-Souci sportif constantinois. Dirigé par une phalange de jeunes mordus de sport, dont Omar Benabdallah, Mustapha Benelmadjat, Smain Benamira, Slimane Beldjoudi, Saloh Belhadj Mostefa, Mouloud Bouderbala et, bien sûr, Abderrahmane Bendjazia comme capitaine d’équipe. En tant que dirigeant, Bendjazia rejoint en mai 1944 le comité du CSC aux côtés de Hadj Saïd Cherif, Aouabdia Sassi, Beldjoudi Hamida, Derdour Rachid, Bentellis Larbi, pour ne citer que ceux-là. Lors de la 21e assemblée générale annuelle du CSC en septembre 1947, Abderrahmane est élu au conseil d’administration et intègre les commissions de volley-ball, basket-ball, ainsi que celle des fêtes, aux côtés de Khattabi, Bouderbala, Benabdelhafid et Lahlouche.
En 1950, il est membre assesseur au sein du même club. Abderrahmane nourrit également une passion pour le cyclisme, notamment son club fétiche, le Club cycliste musulman constantinois (CCMC). Ce club a vu évoluer les meilleurs cyclistes de l’Algérie, tels que Righi, Tounsi, Chihoub et Bensersa. Ce dernier décroche, avec son ami Laid Bellout, le grand prix de l’Arsenal en Tunisie (saison 1938-1939), ainsi que la grande vedette de 1953, le jeune Dorbane. En décembre 1948, Abderrahmane est nommé adjoint du secrétaire général du CCMC.
L’infatigable Abderrahmane figure même en mars 1949 parmi les membres du comité de réception constantinois du Tour d’Algérie cycliste (comité actif et fêtes). Bendjazia manifeste une forte passion pour le sport en général. En novembre 1953, il devient membre du comité régional de la Fédération (FFC), représentant son Club cycliste musulman constantinois (CCMC) aux côtés de Madi du même club, Rosito (Argsa), Lahlouche du Club cycliste constantinois (CCC) et un représentant du Vélo club constantinois (VCC). Bendjazia s’implique même dans les différentes courses à vélo, comme en 1952, il est starter de course à vélo aux côtés du commissaire général Roudesli, président du comité régional de la FFC. Il a même endossé la casquette de commissaire de course d’un circuit vélo à Constantine. Abderrahmane Bendjazia, l’homme aux multiples talents, nous a quittés en silence en 1988.
Cherif Fergani, un magicien de la lumière
Aux côtés de Abderrahmane Bendjazia, il y avait aussi un autre grand technicien de lumière, Cherif Fergani, dit Belaaouadi. Selon son fils, il est né le 2 octobre 1944 à Constantine, son père Ahmed avait une demeure dans le quartier de Bardo (Dar ma Bekhi) avant de déménager à Seïda (Dar Bouchelaguem) ensuite à la cité Les Combattants.
Dès son jeune âge, Cherif Fergani intègre les services de la mairie de Constantine en tant qu’électricien, il contribue à l’entretien des salles de cinéma de la ville de Constantine, notamment celle du cinéma Rhumel, également connu sous les noms de Royal et Nunez. En 1959, il est affecté au théâtre municipal de Constantine, où il travaille aux côtés du chef électricien Félicien Fournier. A cette époque, l’éclairage se fait par la rampe, les herses, les portants et les traînées, le tout géré par un jeu d’orgue de la générale des travaux d’éclairage et de force de Paris, installé dans les années 1930. D’ailleurs, au début du XXIe siècle, au temps du directeur Salim Merabia, plusieurs chercheurs européens se sont déplacés spécialement au théâtre de Constantine pour voir ce jeu d’orgue. Il était placé côté jardin contre le mur.
Après l’indépendance, Cherif Fergani s’installe avec sa petite famille à la cité Les Terrasses (Madame Rock), où il y vivait avec ses dix enfants, huit filles et deux garçons. En dehors de son travail, il nourrissait une passion pour la musique, appréciant particulièrement les artistes tels que Cheikh El Ghafour, Mohamed-Tahar Fergani et Boudjemaâ El Ankis.
Cherif faisait preuve d’une grande organisation dans son travail, en classant soigneusement ses bobines d’enregistrement et en veillant à leur bon entretien. Son fils se souvient que son papa Cherif réalisait à domicile les schémas d’éclairage de chaque nouvelle production, en les consignant sur un registre avant le montage sur scène. Suite à la décentralisation des théâtres, Cherif a marqué de son sceau toutes les œuvres théâtrales légendaires du théâtre régional de Constantine (TRC) entre 1976 et 1994. Il était le créateur lumière de plus de 19 pièces théâtrales, dont Hada yedjib hada, Nes el houma, Ghessalet ennouader, Essakhra, Lahal Idoum, etc. Dans une interview parue dans le 10e Bulletin du premier Festival national du théâtre professionnel, Cherif met en avant l’impact du théâtre sur sa vie : «Le théâtre m’a appris beaucoup de choses, surtout la discipline au travail, il m’a fait découvrir la capacité de s’organiser, d’où j’ai eu le peu de culture. Le théâtre est un moyen de culture et d’éducation.»
Selon le comédien Aissa Reddaf, Cherif Fergani avait peur de prendre l’avion (aviophobie) lors de ses déplacements en tournées. Il préférait voyager en camion aux côtés du chauffeur chargé de transporter les décors, plutôt que de prendre l’avion avec l’équipe du TRC. Bien qu’il prenne sa retraite en 2004, sa passion pour le théâtre le pousse à visiter quotidiennement ce lieu emblématique, toujours en costume, rendant ainsi hommage à cet espace d’art et de culture. Cherif Fergani s’éteint le 7 janvier 2006, à l’âge de 62 ans.M. G.
Par Mohamed Ghernaout Auteur d’ouvrages sur le théâtre algérien
