Histoire

Hamdan Khodja, notable, savant et négociant

Hamdan Khodja (1773-1842) : quand un notable algérois écrivait la première
critique de la colonisation française.
Dès les premiers jours de la conquête française, certaines figures de la société
algéroise comprirent que la lutte ne se jouerait pas seulement sur les champs
de bataille. Hamdan Ben Othman Khodja (1773-1842), notable, savant et
négociant algérois, fut de celles-là. Sa plume, sa fortune et son réseau de
relations devinrent une arme contre l’occupation, faisant de lui l’un des tout
premiers penseurs du refus colonial en Algérie.
Un héritier de l’élite kouloughli
Né à Alger en 1773, Hamdan Khodja appartenait à une famille de notables
actifs dans la haute administration de la Régence. Son père, Othman, était un
lettré turc et occupait la fonction de defterdar (directeur des finances) du
deylik ; sa mère, en revanche, était une Mauresque d’Alger, ce qui faisait de lui,
selon la terminologie de l’époque, un kouloughli — enfant né de l’union d’un
Turc et d’une femme locale. Cette double appartenance, courante dans l’élite
administrative de la Régence, mérite d’être précisée.
Formé très tôt aux sciences religieuses par son père, le jeune Hamdan
accompagna dès 1784 son oncle lors d’un voyage diplomatique à
Constantinople. À la mort de son père, cet oncle — qui dirigeait Dar El Seka,
l’équivalent de l’Hôtel des Monnaies — l’associa à ses affaires commerciales,
l’envoyant représenter la maison à Tunis, Livourne, Marseille, Londres et
Gibraltar. C’est ainsi qu’il devint polyglotte (arabe, turc, français, anglais) et,
surtout, l’un des marchands les plus importants et les plus riches d’Alger,
sollicité par des associés désireux de participer à ses opérations commerciales
qui s’étendaient de l’Empire ottoman à l’Europe. Ce volet marchand est
important : Khodja n’était pas un courtisan mais un homme d’affaires
cosmopolite, ce qui explique sa connaissance directe des idées européennes.
Sur son rôle exact auprès du dey Hussein, les sources consultées confirment les
liens étroits de sa famille avec l’administration de la Régence.
De la loyauté prudente à la contestation ouverte (1830-1833)
Contrairement à ce que suggère une lecture trop linéaire des événements,
Khodja ne partit pas immédiatement en résistance après le débarquement de
1830. Il resta d’abord à Alger et s’inséra même, un temps, dans les nouvelles
structures : il siégea au conseil municipal d’Alger et participa à la commission

française chargée d’indemniser les propriétaires dont les biens avaient été
démolis pour « utilité publique », avant que cette commission ne soit dissoute
sans que les indemnisations promises aient été versées. Il servit aussi
d’intermédiaire entre le bey de Constantine, Ahmed Bey, et les autorités
françaises.
C’est l’échec de cette voie de la négociation — spoliations continues,
promesses non tenues — qui le fit basculer vers la contestation frontale. En
1833, il déposa un mémoire devant la Commission d’Afrique, l’instance
d’enquête parlementaire française sur la situation algérienne, pour dénoncer
les violations de la convention de capitulation signée par le dey. Il adressa
également une pétition au roi Louis-Philippe pour se plaindre des exactions de
l’armée.
Le Miroir : un manifeste construit sur l’ambiguïté stratégique
Poussé à l’exil, Khodja rédigea en arabe, dès 1833, l’ouvrage qui allait le rendre
célèbre : مرآة الجزائر, aussitôt traduit en français et publié à Paris la même année
sous le titre Aperçu historique et statistique sur la Régence d’Alger. Il s’agit du
premier écrit par un Algérien sur l’occupation française.
L’ouvrage n’est cependant pas le simple réquisitoire binaire que suggère parfois
sa réception postérieure. Si le livre peint un tableau particulièrement noir de la
présence française, il ne présente pas les exactions comme le résultat d’une
contradiction entre la France et l’Algérie, mais comme contraires aux principes
libéraux français eux-mêmes. Khodja construit ainsi une distinction fine entre
une « France idéale », celle des Lumières et des droits de l’homme, une «
France étatique », incarnation partielle de cet idéal mais porteuse d’intérêts
économiques et politiques, et une « France occupante » qu’il s’attache à isoler
pour mieux la combattre — en faisant coïncider, autant que possible, le point
de vue algérien avec celui des deux autres « France ».
Cette stratégie rhétorique s’articule autour d’expressions de sympathie et
d’identification avec la France, une manœuvre qui légitime sa parole aux yeux
du lecteur français et lui permet, en somme, d’attaquer l’adversaire depuis
l’intérieur de son propre système de valeurs.
La querelle avec Clauzel
L’ouvrage suscita une réplique immédiate : une « Réfutation » de l’ouvrage de
Sidi Hamdan parut dans L’Observateur des Tribunaux en 1834,
vraisemblablement rédigée par des proches du maréchal Clauzel. Khodja y
répondit la même année, dans la même revue, par une « Réponse au maréchal
Clauzel ». Cet échange prolonge et confirme la thèse centrale du récit : la

résistance de Khodja se joua d’abord et surtout sur le terrain de l’écrit et du
débat public.
Exil et fin de vie
Après avoir vainement sollicité l’intervention du sultan ottoman, Khodja quitta
Paris en 1836 pour s’établir à Constantinople, où il mourut. La date de sa mort,
généralement fixée à 1842, n’est cependant pas absolument certaine : au
moins une notice le fait mourir « entre 1840 et 1845 ».
Khodja s’intéressa aussi à la médecine et rédigea un traité sur la prévention des
épidémies, Ithaf al-mounsifin wa el odaba fi el ihtiraz min el ouaba (« Le don
fait aux justes et aux lettrés pour se prémunir des maladies épidémiques ») —
signe supplémentaire de l’étendue de sa culture, au-delà du strict combat
politique.
Héritage
« Le Miroir » obligea le gouvernement français à se confronter, au moins
formellement, à la réalité de ses exactions en Algérie. Par la sophistication de
sa stratégie rhétorique autant que par la précocité de sa critique, Hamdan
Khodja demeure l’un des tout premiers à avoir formulé, depuis l’intérieur
même des catégories intellectuelles françaises, une critique moderne du fait
colonial — préfigurant, plus d’un siècle à l’avance, le discours nationaliste
algérien.
Publication de Thanaramusa asphothèque

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