Musique

Khelifi Ahmed, Quand le désert chante

Dans les contrées où les jours ne se mesurent pas aux heures mais à la pureté
du ciel et à l’immensité de l’horizon, où le silence n’est pas un vide mais une
plénitude tissée de secrets millénaires, naquit en 1921 un enfant destiné à
devenir la voix même de ces étendues infinies. Son nom : Ahmed Abbas Ben
Aïssa. Le monde le connaîtra sous celui de Khelifi Ahmed, l’homme qui apprit
au désert à chanter, et au chant à devenir éternel.
Le berger qui étira le temps
Avant d’être la voix de l’Algérie, Ahmed fut berger.
À l’aube rosée du Sahel, quand le monde dort encore,
il menait son troupeau vers les pâturages maigres. Dans ce silence habité
seulement du tintement des clochettes et du souffle patient du vent, il apprit
ce qu’aucun conservatoire ne pourra jamais enseigner : l’art d’habiter le temps
sans le brusquer. Le berger ne se presse pas. Il sait que la précipitation est une
violence faite à l’harmonie du monde. Cette patience essbar deviendra plus
tard sa signature vocale : ces notes tenues pendant d’interminables secondes,
ce souffle qui semble ne jamais devoir s’épuiser, comme si le chanteur défiait
les lois mêmes de la respiration humaine pour atteindre quelque chose
d’éternel.
«Er-ra’i ysafer bla ma yethar’qech»
«Le berger voyage sans quitter sa place»
Le soir venu, Ahmed apprenait les rudiments du commerce -non celui des
grandes villes, mais celui des souks sahariens où l’on apprend à lire dans les
yeux des hommes leurs besoins non formulés. Plus tard,
à Ksar Chellala, il devint menuisier chez un artisan nommé Slim. Il comprit alors
que le bois, comme la voix, possède des fibres qu’il faut respecter. On ne force
pas le bois ; on l’écoute. On ne force pas la voix ; on la libère.
La Zaouïa Rahmaniyya : là où le chant devient prière
À Biskra, dans l’enceinte sacrée de la Zaouïa Rahmaniyya, Ahmed fit ses
véritables classes de chanteur. La confrérie soufie, dernier refuge de la langue
arabe sous le joug colonial, avait survécu aux persécutions françaises. Dans la
pénombre des nuits de dhikr, Ahmed apprit que la voix n’est pas un instrument
de séduction, mais un véhicule d’ascension.
Son oncle, El Hadj Ben Khelifa, munshid reconnu, lui enseigna :

«Essout elli ma ytla’ch men el-qalb, ma youselch lel-qalb»
«La voix qui ne s’élève pas du cœur n’atteint jamais le cœur»
Cette dimension spirituelle ne le quittera jamais. Même dans les chansons
profanes, il y aura toujours ce tremblement sacré, cette humilité qui fait qu’on
ne l’écoute pas seulement avec les oreilles, mais avec quelque chose de plus
profond.
1943 : le menuisier qui chantait dans le noir
Un soir venteux de 1943, à Ksar Chellala, Ahmed fut invité à chanter. Les
lanternes à huile vacillaient, projetant sur les murs de pisé des ombres
dansantes. Soudain, une bourrasque éteignit toutes les lanternes. Obscurité
totale. Puis, dans le noir, s’éleva la voix d’Ahmed. Pure. Inaltérée. Comme si le
chant lui-même était lumière.
Quand les lanternes furent rallumées, un vieil homme dit, la voix tremblante :
«Wallah law tat’fet essama kamla, souto ykafi ynawer el-qa’da.»
«Par Dieu, même si le ciel entier s’éteignait, sa voix suffirait à illuminer
l’assemblée.»
Un homme de Radio Alger, présent ce soir-là, comprit qu’il venait d’assister à
quelque chose de rare. Ahmed avait 22 ans. Il ne possédait rien d’autre que sa
voix et trois trésors invisibles : la patience du berger, la sagesse du
commerçant, et la précision du menuisier. Il fit son baluchon et partit pour
Alger.
La résistance par le chant
Quand Ahmed arriva à Alger en 1943, la France coloniale menait une guerre
culturelle acharnée. Dans ce contexte, chanter en arabe, chanter le malhoun,
chanter le patrimoine saharien, c’était déjà résister. Il commença par chanter
les madâ’ih à la mosquée Sidi M’hamed de Belcourt. Les nuits de Ramadan, sa
voix montait comme une prière liquide, et les cœurs se serraient d’une
nostalgie indicible – la nostalgie d’un pays libre, d’une dignité perdue. En 1947,
Safir Boudali lui confia la direction de l’Orchestre de musique bédouine de la
Radio algérienne. Entre 1956 et 1958, avec Abderrahmane Aziz, il anima
l’émission «El-Djilaliya». Ces émissions, diffusées en direct, devinrent des
rendez-vous sacrés. Dans les douars reculés, les familles se réunissaient autour
du poste de radio, baissant le volume par peur des patrouilles françaises, pour
entendre cette voix qui leur disait : vous existez.
1949 : l’invention d’un genre

En 1949, Khelifi accomplit une révolution douce : il modernisa l’Aïaï sans le
trahir. Il introduisit des orchestrations riches (oud, violon, derbouka) tout en
gardant la gasba comme âme centrale. Il travailla avec de grands maestros
comme Cherif Kerteby et Maâti Bachir. Les critiques écrivirent :
«Khelifi Ahmed n’a pas changé l’Aïaï. Il lui a donné des ailes.»
Qamar el-Lil : quand Laghouat et Sidi Khaled se rejoignirent
Mais le sommet absolu, ce fut Qamar El-Lil – La Lune de la Nuit. Pour
comprendre cette chanson, il faut comprendre son auteur : Abdallah Ben Kriou,
poète-philosophe de Laghouat, ville dévastée par le massacre de 1852 où 2500
personnes périrent en un jour.
Quand Ben Kriou écrivit Qamar el-Lil, il ne parlait pas seulement d’amour. Il
parlait de l’amour comme ultime refuge contre la barbarie. Dans un monde
détruit, il affirmait : il reste la beauté, il reste la lune, il reste la capacité du
cœur à s’apaiser.
«Qamar El-lil, Khwatri Tetwanis Bik»
«Lune de la nuit, mon âme trouve en toi l’apaisement.»
Le poème circula de Laghouat à Sidi Khaled, où Ahmed l’entendit lors d’une
veillée. Après l’avoir écouté, il resta silencieux, puis murmura :
«Hadhi El-Qasida jat machya men Laghouat hatta l’Sidi Khaled… w lqat
sahibha.» «Ce poème a marché de Laghouat jusqu’à Sidi Khaled… et il a trouvé
son maître.»
Quand il l’enregistra, un technicien raconta : «Quand Khelifi a tenu la syllabe ‘-
wa-’ pendant ce qui sembla une éternité, j’ai cru que l’appareil était en panne.
J’ai compris alors que j’enregistrais une force de la nature.»
Qamar el-Lil devint instantanément un hymne national officieux. Elle
transcenda les classes, les régions, les générations. C’est cette chanson gravée
sur un 45 tours que mon père acheta dans les années 70 qui entra dans notre
maison modeste. Mon père posa délicatement le disque sur le tourne-disque,
et la voix de Khelifi emplit notre salon. J’avais sept ou huit ans. Mon père, les
yeux fermés, hochait la tête. Quand la chanson se termina, il dit simplement :
«Ça, mon fils, c’est l’Algérie.»
La Révolution : l’orchestre du FLN
Le 1er novembre 1954, la Révolution éclata. Khelifi rejoignit l’Orchestre musical
du FLN, sillonnant les zones libérées, chantant pour les moudjahidines et les
familles déplacées. Il chanta «Abqa ‘ala khir ya watani» du poète Aïssa Ben

Allal. Ces concerts n’étaient pas des divertissements, mais des actes de guerre
psychologique.
Un ancien moudjahid témoigna :
«Nous étions dans le djebel. Un frère avait un transistor. On a entendu Khelifi
chanter. Quelqu’un a dit : ‘Tant que Khelifi chante, l’Algérie respire encore.’ Et
on a continué.»
Le patrimoine immortalisé
Khelifi n’a pas seulement chanté. Il a sauvé des pans entiers du patrimoine. Il
immortalisa les poètes Abdallah Ben Kriou (Laghouat), Mohamed Ben Guitoun
(Sidi Khaled), Cheikh Smaati (Ouled Djellal), et Aïssa Ben Allal (Ksar Chellala).
Ses chefs-d’œuvre : Qamar el-Lil, Qalbi tfakkar ‘urban rahala, Hizia, Kallemni aw
nakalmak bel-téléphone, Welfi men el-mahaba, Qarn el-kachayef, Ya rassi
khodh en-nasayeh.
Les disques, gravés sur Pathé, El Feth, puis ENRS, circulèrent dans toute
l’Algérie. Dans les années 60 et 70, chaque famille possédait au moins un 45
tours de Khelifi. Comme celle de mon père. Comme celle de milliers d’autres.
Les conquêtes du monde arabe
Oran, 1966 : Premier Prix au Festival national de la chanson algérienne. Tunis,
1967 : Ovation debout. Wissam d’honneur au Festival de Carthage.
Damas, 1979 : Au Festival de la chanson arabe télévisée, il interpréta «Kallemni
aw nakalmak bel-téléphone» – fusion audacieuse entre tradition et modernité.
Il remporta la Médaille d’or. Un critique syrien écrivit :
«Khelifi Ahmed n’est pas un chanteur. C’est une civilisation qui chante.»
Riyad, 1987 : À 66 ans, il chanta les madâ’ih devant un public saoudien ému aux
larmes.
Rabat, 1989 : Le roi Hassan II lui offrit une djellaba d’honneur l’une des plus
hautes distinctions maghrébines.
Paris, 1972 : Semaine culturelle algérienne. Chanter dans la capitale de l’ancien
colonisateur, dix ans après l’Indépendance, était une victoire symbolique.
Libération écrivit :
«Ce n’est pas un chanteur, mais un peuple qui se souvient.»
L’homme derrière la légende

Khelifi détestait les mondanités. Il préférait chanter dans un mariage à Ouled
Djellal plutôt que dans un gala présidentiel. Un jour, un ministre lui proposa de
chanter pour un chef d’État étranger. Il refusa : «El-ghna machi lel-kbar bark.
El-ghna lel-nas.»
«Le chant n’est pas seulement pour les grands. Le chant est pour le peuple.»
Malgré sa stature, il riait volontiers de lui-même. Lors d’un enregistrement
raté, il dit : «El-gasba ma ghlatetch. Ana elli ghlat. Hatta el-bhar yakhti.»
«La gasba ne s’est pas trompée. C’est moi. Même la mer fait des erreurs.»
Il encourageait les jeunes artistes. Abdelhamid Ababsa raconta :
«J’avais peur de tout. Cheikh Khelifi m’a dit : ‘Chante, mon fils. Ne regarde
personne. Regarde Dieu.’ Cette phrase m’a porté toute ma vie.»
2006 : le dernier couronnement
En 2006, la télévision organisa un grand hommage en présence du Premier
ministre de l’époque. À 85 ans, Khelifi monta péniblement sur scène.
L’assistance se leva. Applaudissements interminables. Il dit :
«Had et-tekrim yebqa khaled fi nafsi.» «Cet hommage restera éternel dans
mon âme.» Puis, avec malice, il ajouta en souriant : «Mais j’aurais préféré que
vous me le donniez à 40 ans. À 85 ans, on a plus besoin de repos que de
médailles !» La salle éclata de rire. C’était Khelifi tout entier : humble, drôle,
profondément humain.
18 mars 2012 : le départ
Le dimanche 18 mars 2012, Khelifi Ahmed s’éteint chez lui, entouré des siens. Il
avait 91 ans. Quelques heures avant, il recommanda de verser une somme à
l’initiative «Radio Toun» pour la construction de «Dar El-Ihsane», centre d’aide
aux malades du cancer. Jusqu’au dernier souffle, il donna. Ses funérailles furent
immenses. Des milliers vinrent lui rendre hommage. Son fils Abbas portait sur
ses épaules le poids d’un héritage immense. Un vieil homme murmura :
«Lyoum ma matche Khelifi bark… lyoum matat haja men Dzayer.» «Ce n’est pas
seulement Khelifi qui est mort… c’est une partie de l’Algérie.»
Mais un autre répondit :
«La, Khelifi ma matche. Er-rajel ymout, essout yebqa.»
«Non, Khelifi n’est pas mort. L’homme meurt, la voix reste.»
L’héritage vivant

Khelifi nous a légué des centaines d’enregistrements conservés à l’ENRS, à la
Bibliothèque nationale, dans des archives familiales. Un trésor qui demande
urgemment numérisation et sauvegarde. Abbas et toute la famille Khelifi,
gardiens de cette mémoire, portent la responsabilité de préserver ce
patrimoine.
Il nous a aussi légué une philosophie : l’Aïaï est une sagesse de la lenteur, de
l’écoute, du souffle maîtrisé. Dans un monde où tout s’accélère, Khelifi nous
rappelle qu’il existe une autre manière d’habiter le temps.
La lune se lève toujours
Qamar el-lil khwatri tetwanis bik.
Treize ans après sa mort, sa voix circule encore. Dans les mariages, les voitures,
les mémoires de téléphones, les cœurs des vieux et des jeunes. Elle circule
parce qu’elle porte l’essence même de l’âme algérienne.
Mon père est mort en 2008. Il n’a pas vu le départ de Khelifi. Mais je sais qu’où
qu’il soit, il continue d’écouter ces 45 tours qu’il m’avait offerts. Et je sais qu’un
jour, nous écouterons ensemble Khelifi Ahmed, et nous nous souviendrons de
ce que c’était, d’être Algérien dans les années 70, quand un tourne-disque et
un vinyle suffisaient à nous relier à l’éternité.
Salut à toi, Khelifi Ahmed, berger qui as appris du désert la patience, menuisier
qui as appris du bois l’humilité, soufi qui as appris de Dieu la crainte
révérencielle, révolutionnaire qui as fait de ta voix une arme, père qui as laissé
un fils digne de ton nom.
Tant qu’il y aura une lune sur les palmeraies de Laghouat, Tant qu’un voyageur
fredonnera «khwatri tetwanis bik», Tant qu’un fils se souviendra de son père
en écoutant le tien, Tant qu’il y aura un tourne-disque, un vinyle, une mémoire,
Tu ne mourras pas, Khelifi Ahmed.
Car les voix qui disent la vérité du cœur, Les voix qui consolent les âmes
blessées, Les voix qui portent la mémoire d’un peuple, Ces voix-là ne meurent
jamais.
«Er-rajel ymout w essout yebqa ydour ki rih el-kharif.»
«L’homme meurt, mais la voix tourne comme le vent d’automne.»
Proverbe saharien
Dédié à Abbas Khelifi et à toute la famille Khelifi, gardiens de la flamme.

Dédié à la mémoire de mon père Bensalem Bechetoula (1933-2008), qui
m’apprit que la vraie beauté se trouve dans un 45 tours rayé qu’on écoute les
yeux fermés.
Dédié à tous ceux qui, comme moi, ont grandi avec la voix de Khelifi Ahmed
comme bande-son de leur enfance algérienne.
Tewfiq Meraou
Par Laâla Bechetoula/Le Quotidien d’Oran

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