Théâtre

Rachid Ksentini, l’humour en bandoulière

Evoquer la vie artistique en Algérie sans citer la personnalité théâtrale de
Rachid Ksentini (*), c’est comme parler de Venise et faire fi de ses gondoles. On
ne se rappelle sa mémoire que pour balayer sa vie et son œuvre dans de brèves
et évasives occasions. Grâce à son action culturelle qu’il mena sur les planches,
son acte théâtral éveilla l’esprit «engourdi» par le charlatanisme
particulièrement, qui avait pignon sur rue et favorisé par l’occupant qu’il
persifla, parfois sur les tréteaux.

Plusieurs spécialistes et critiques se sont étalés sur sa vie et son parcours
artistique, mais peu d’analyses cernent la personnalité de ce comédien hors
pair. Même la paternité de certaines œuvres fait l’objet jusqu’à nos jours de
controverse. Il est vrai qu’on ne parlera jamais assez de cet illustre comédien
du quatrième art et chanteur tant le caractère qu’il conféra à sa création
artistique mettait l’administration coloniale sur le qui-vive, car elle estimait que
ce genre d’exutoire «répandait un esprit anti-français (…).
Il ne dénonçait pas de front le pouvoir colonial mais se contentait d’allusions
(…).Ce qui faisait que ses productions passaient par la censure». Aussi, il ne
ménageait aucun effort pour partir en guerre contre les maux sociaux qui
rongeaient la plèbe dite indigène.
Grâce à son action culturelle qu’il mena sur les planches, son acte théâtral
éveilla l’esprit «engourdi» par le charlatanisme particulièrement, qui avait
pignon sur rue et favorisé, faut-il signaler, par l’administration coloniale.
Plusieurs observateurs des planches assimilaient son geste mimique ; sa
tronche joyeuse et son improvisation facétieuse à l’œuvre fertile de Charlot. A
la différence que Charlie portait le chapeau melon, alors que Rachid avait la
chéchia comme couvre-chef, commentent-ils.
Particularisme culturel, en effet. Mais au-delà de son parcours artistique, a-t-on
vraiment répertorié l’œuvre de l’auteur-acteur, cerner et analyser sa
personnalité, sinon quelques heures d’enregistrement et quelques titres de ses
pièces et ses chansonnettes, alors qu’il en a écrit et interprété des centaines,
selon certaines sources documentaires ? En l’espace de 57 ans, Rachid Ksentini
n’avait de cesse d’enrichir le théâtre populaire national. Il ne s’adressa pas à
une seule frange de la société, mais son style théâtral était élargi à la majorité

de la population quel que soit son statut social. Né le 11 novembre 1887 à
Bouzaréah, ce «fahsi» qui répond au nom de Birlakhdar – une épitaphe gravée,
il n’y a pas si longtemps sur le monument funéraire à El Kettar mentionne son
authentique patronyme – a réussi à créer un nouveau public grâce au caractère
qu’il réussit à imprimer au théâtre populaire, à savoir l’arabe dialectal. Car
selon le sociologue Abdelkader Dheghloul, l’intelligentsia, constituée pendant
cette période (les années 20), était traversée par un clivage linguistique à avoir
le pôle arabophone et celui francophone.
L’introduction du théâtre en arabe classique, tentée au début des années vingt
échoua et Rachid Ksentini, dont la propension pour les facéties et la farce le
prédestinaient pour le quatrième art, était là pour relancer, grâce à sa
personnalité le théâtre algérien aux côtés de Mohamed Allalou, Bachtarzi. Les
éléments de son se constituaient, entre autres, de Maltais (éleveurs de
chèvres), d’Espagnols (pratiquant le métier de savetier à la Baseta), et
d’Italiens. Ces sous-colons relativement pauvres, la plèbe urbaine ou ce noyau
ouvrier qu’il fréquenta, notamment dans les quartiers de La Casbah et de Bab
El Oued.

La bonne humeur et l’humour fin

Après avoir suivi des études primaires à l’école coranique à Zenqat Bou
Akkacha (Casbah) Rachid Ksentini, il effectue un court apprentissage dans la
menuiserie à Bab El Oued pendant quelques années. A l’âge de 26 ans, on le
marie à sa cousine. La vie maritale ne fut qu’éphémère, il quitta son épouse
quelques années après la naissance de Allel. Mu par sa jeune vigueur, sa
passion pour l’aventure et son caractère «ambulant», il part sillonner les mers
et les pays du monde. Le départ et la distanciation, seraient-ils à même de le
doter d’une vision nouvelle pour la culture ? L’aventure, en tout cas pour
Rachid Ksentini, va durer plus d’une dizaine d’années. Il s’engagea dans la
marine marchande qui lui permit d’observer des haltes plus ou moins longues à
Malte, l’Amérique, l’Extrême-Orient et la France. Il fut même conducteur de
pousse-pousse à Canton, avant d’être embauché dans une usine d’aviation en
Normandie où il rencontra Margot qu’il épousa.
Tout en étant employé dans les ateliers d’ébénisterie aux Galeries Lafayette, il
fréquenta le monde du spectacle à Paris et s’engage comme figurant. Ce n’est
qu’en 1926 qu’il retourne à Alger en compagnie de sa femme. Tout en
travaillant dans une ébénisterie à Babel Oued, Mohamed Allalou l’invita à faire
ses débuts dans la Zahia Troupe. Rachid fera son baptême du feu en jouant

dans une pièce intitulée Zouadj Bou aqlin dont le rôle fut magistralement
interprété. Un tournant dans la vie de Rachid Ksentini, car de fil en aiguille, il ne
tarda pas à connaître la célébrité qui le conduisit à improviser des productions
dans un local à la rue de la Lyre. Il essuya quelques échecs, mais très vite, il se
reprit et en 1928, il donna une représentation sous le titre de Zouadj Bou-
borma qui connut un succès retentissant auprès du public. Il monta un très
grand nombre de one man show, des sktches qu’il «broda lui-même».

Un talent puisé dans l’improvisation

Rachid trouve son binôme, voire son osmose qui lui donna plus de dix années
durant, des répliques. Il s’agit de Marie Soussane, de confession israélite, sa
partenaire indéfectible sur scène. Le type théâtral qu’il tient à présenter plonge
ses racines dans les repères de la tradition populaire algérienne.
Il parvint à créer un certain style théâtral, dont la démarche artistique est
empreinte d’improvisation, de gestes fantaisistes où le côté facétieux et
humoristique se mouvait dans le réalisme. Le public ne pouvait rester
indifférent à l’acte scénique dans lequel il se reconnaissait. Il incarnait de
manière admirable les personnages de différentes franges sociales, mettant
ainsi, les tares de la société gagnée par la «sclérose» sociale. En fait, se plaisait-
il à décortiquer le type psychosocial de l’Algérien dans ses différentes coutures.
Il dénonce les vices et l’iniquité, cible l’absurde, stigmatise le charlatanisme,
critique une certaine tradition qu’il voit anachronique, montre les travers
quotidiens de l’homme. Ses pièces chargées de farces mettent en relief les
traits qui caractérisent les personnages : le faux savant, le cadi pudique, le
nouveau riche, la mondaine, les bourgeois citadins, l’amateur de sport,
l’ivrogne, le fumeur de kif, l’avare… Mû du sens aigu dans l’acte théâtral et une
imagination débordante sur scène, il reproduit et dépeint le caractère aussi
stupide qu’absurde de ces personnages qu’il «fustige» avec des traits qu’il veut
satiriques. Ses textes mettaient en avant les maux qui «sclérosaient» la société
«indigène» face au colon. Son répertoire n’était pas moins allusif : il provoquait
le réveil des colonisés d’une part, et tenait à arborer d’autre part, de manière
satirique, face à l’occupant la caractéristique algérienne qui réfute de se défaire
de sa propre culture.

La paternité d’une œuvre détournée ?

Son talent et sa qualité artistique s’affirmaient. Son jeu de scène et ses
mimiques expressives révélèrent toute une profondeur dans sa façon de
composer une pièce dramatique. Ses intonations poétiques, la force du mot
aux assonances humoristiques et sa faculté d’improvisation lui permirent de
caricaturer à merveille ses personnages, ce qui ne manquait pas de déclencher
le rire. Une gestuelle et une expression corporelle que le public chérissait tant
en lui. Dispose-t-on suffisamment d’informations sur ce grand comédien sinon
quelques heures d’enregistrement et quelques titres ?
Il y a le probleme lié a la paternité de ses œuvres, entre pièces et chansons, qui
font l’objet d’une controverse ? Rachid Ksentini cultive-t-il le mythe dans le
théâtre populaire au point de n’en savoir qu’un pan de son répertoire ?
Combien Rachid Ksentini a écrit de pièces ? Le nombre de représentations qu’il
a interprétées ? Et combien de chansons satiriques a-t-il mises en œuvre ? 80,
600 ou plus ? On ne sait pas. Tout compte fait, il est certain, rapportait en
1987, le réalisateur Mohamed Lebcir (**), auteur d’un documentaire sur Rachid
Ksentini avec le temps perdu et le manque de prévenance, une partie de
l’œuvre n’a jamais été retrouvée selon E. Dermenghem qui traduisait dans ses
plus beaux textes arabes la chanson de Rachid Ksentini Ouled la Bled par Fils de
famille. Peut-être, poursuit Lebcir, qu’il ne connaissait pas ce que veut dire
historiquement l’expression : «El barani barra». Et il ne serait pas impertinent
de consacrer à sa mémoire un colloque pour dissiper d’autres zones d’ombre
qui cachent encore sa technique d’écriture, son sens de l’observation aigu
puisé de la composante que formaient les hères, la bourgeoisie naissante et le
pouvoir colonial qu’il brocarda sur scène.
Par
Farouk Baba Hadji, In El Watan

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