Mouni Bouallam. Le théâtre est le père des arts
Comédienne accomplie, actrice confirmée et metteuse en scène audacieuse,
Mouni Bouallam s’impose comme l’une des figures artistiques les plus
marquantes de la scène culturelle constantinoise. Forte d’un parcours riche et
solidement jalonné de distinctions. L’artiste a progressivement élargi son
champ de création en s’orientant vers la mise en scène. Cette nouvelle étape
s’est illustrée avec éclat à travers la pièce Carnaval Romain, présentée en mai
2025 au Théâtre régional de Constantine Mohamed Tahar Fergani, puis aux
autres régions de l’Algérie, où le spectacle s’est distingué par plusieurs
récompenses artistiques. Portée par cet élan, la troupe a également pris part à
la 26ᵉ édition des Journées théâtrales de Carthage, l’un des rendez-vous
majeurs du théâtre arabe et africain. Cette dynamique a été couronnée par le
prix de la meilleure mise en scène lors de la 18e édition du Festival national du
théâtre professionnel. Dans cet entretien accordé à El Watan, Mouni Bouallam
revient sur les jalons de son parcours, l’évolution de sa démarche artistique et
les défis qui jalonnent son cheminement dans l’univers exigeant du théâtre, du
cinéma et de l’art d’une manière globale.
Comédienne accomplie, ayant largement démontré l’étendue de son talent sur
les planches, vous êtes également diplômée en sciences politiques et relations
internationales. Le passage du champ politique à l’univers artistique peut
sembler, pour certains, relever d’un virage à 360 degrés. A quel moment le
théâtre s’est-il imposé à vous ? Quel a été l’instant fondateur, le déclic décisif
qui a orienté votre trajectoire vers la scène ?
J’ai découvert le théâtre très tôt, à l’âge de douze ans. Ma mère m’avait inscrite
dans le théâtre pour enfants à la cité Filali, et, dès lors, chaque week-end était
consacré aux répétitions et aux représentations. Cette immersion précoce dans
l’univers de la scène a constitué une expérience fondatrice. Toutefois, ma mère
tenait également à ce que je poursuive un parcours universitaire solide après
l’obtention du baccalauréat. Elle m’a donc encouragée durant ma carrière
artistique, sans jamais renoncer à mes études en sciences politiques. Pendant
cette période, j’ai continué à pratiquer le théâtre amateur, notamment à la
maison de jeunes de Filali.
Je considère que ma formation en sciences politiques a enrichi ma trajectoire
artistique. Le théâtre, souvent qualifié de «père des arts», exige une
compréhension fine des dynamiques sociales, politiques et économiques qui
structurent les sociétés. Pour écrire, interpréter ou mettre en scène, il est
essentiel de saisir les mécanismes du monde contemporain et les réalités
d’autres contextes culturels. Il n’existe pas, selon moi, de création artistique
totalement dénuée d’arrière-plan politique ou sociologique : les sujets abordés
au théâtre ou au cinéma s’inscrivent toujours, d’une manière ou d’une autre,
dans ces cadres de réflexion.
Avec les années, j’ai compris que ces connaissances constituaient un socle
intellectuel qui nourrit progressivement la pensée artistique. Sur le moment,
on n’en mesure pas toujours la portée, mais, au fil du temps, ces acquis se
déposent comme les pierres d’une construction patiemment édifiée. Les
sciences politiques n’étaient pas mon choix initial à cent pour cent, mais je n’ai
jamais regretté cette orientation. Elles ont élargi mon horizon intellectuel,
ouvert de nombreuses perspectives et nourri une réflexion dont une artiste a
constamment besoin.
Après l’achèvement de mes études en 2007, j’ai été recrutée au Théâtre
régional de Constantine. J’envisageais alors de poursuivre un magister, mais les
tournées et les engagements artistiques ne m’en ont pas laissé le temps. Le
décès de ma mère, en 2009, a marqué un tournant dans ma vie. J’ai quitté
Constantine pour Alger afin de me consacrer pleinement aux études théâtrales.
Entre 2010 et 2014, j’y ai étudié l’interprétation et la mise en scène.
Là encore, je n’ai pas pu mener mon master à terme, car je devais travailler et
j’étais sollicitée pour de nombreux tournages dans des films entre 2014 et
- C’est finalement durant la période de confinement liée à la pandémie de
Covid-19 que j’ai pris le temps de reconsidérer mon parcours. Ayant atteint une
certaine stabilité financière, j’ai décidé de partir en France pour reprendre un
master en mise en scène. Ce chemin a été long, mais il m’a appris une chose
essentielle : chaque décision possède son moment, et chaque étape trouve sa
place au moment opportun.
Vous avez ensuite poursuivi votre formation à l’étranger en obtenant un
master en arts du spectacle, avant de faire le choix de revenir en Algérie plutôt
que de vous y établir durablemComment décririez-vous cette expérience,
notamment à la lumière des contrastes entre deux univers culturels et
esthétiques distincts ?
Durant la période du Covid, j’ai entrepris une véritable introspection. J’avais
déjà exploré de nombreux registres : la comédie, le drame, l’animation
d’émissions, la publicité, le cinéma et bien sûr le théâtre. À un moment donné,
je me suis interrogée sur ma position réelle dans ce parcours : étais-je
pleinement satisfaite ? La réponse était oui je suis satisfaite, mais je ressentais
le besoin de franchir une nouvelle étape, celle de raconter des histoires selon
ma propre vision artistique.
Je crois profondément à la valeur de la connaissance et de la spécialisation.
Pour atteindre ce degré d’autonomie créative, il me semblait indispensable de
reprendre des études. Après un long processus de préparation avec Campus
France, j’ai été acceptée dans cinq universités et j’ai finalement choisi Aix-
Marseille Université, pour le niveau d’étude.
Cette expérience a profondément transformé ma vie. Elle a commencé par une
paix intérieure avant d’accepter de tout laisser derrière moi — mon travail, ma
vie en Algérie — pour repartir de zéro. Reprendre des études après plus de dix
ans d’expérience professionnelle représentait un véritable défi. Le système
universitaire français est difficile. De plus, je me retrouvais dans un contexte
artistique dont je connaissais relativement peu les références. Les enseignants
évoquaient leur propre histoire théâtrale et leur art, ce qui impliquait pour moi
un effort considérable.
A cela s’ajoutait la question de la langue. Bien que je maîtrise le français, je
n’en possède pas l’aisance instinctive d’un natif. J’ai donc dû redoubler
d’efforts afin de me hisser au niveau de mes camarades, voire de le dépasser.
Heureusement, mon expérience professionnelle m’a beaucoup aidée dans la
pratique scénique, domaine dans lequel j’ai dépassé mes camarades. En
revanche, la dimension théorique a été plus exigeante. Au-delà des études,
cette période a été un véritable processus de reconstruction personnelle. J’ai
multiplié les expériences : stages, spectacles, visionnages de films,
engagements bénévoles. J’ai volontairement quitté la position confortable que
j’occupais en Algérie, où j’étais une comédienne connue et installée. Je voulais
me confronter à un autre contexte, apprendre à nouveau, déconstruire pour
mieux reconstruire.
Cette ouverture au monde est essentielle pour un artiste : elle permet
d’observer d’autres méthodes de travail. Durant ces deux années, j’ai
également vécu une expérience très personnelle, puisque je suis tombée
enceinte pendant ma deuxième année. Il m’arrivait d’assister aux cours avec
mon fils, tout en poursuivant l’écriture de mon texte, mes exercices
d’interprétation et mes projets de mise en scène. Toutes ces épreuves m’ont
finalement redonné confiance en moi. Elles m’ont appris qu’après chaque
moment de doute ou de rupture, il est possible de se reconstruire et d’en
ressortir plus fort.
Votre parcours a été couronné par plusieurs distinctions, notamment des prix
de la meilleure interprétation féminine. Que représentent pour vous ces
reconnaissances ? Constituent-elles une consécration, une responsabilité
accrue ou un encouragement à explorer de nouveaux registres ?
Personnellement, je ne crois pas aux récompenses. Certes, j’ai eu l’honneur de
recevoir plusieurs prix de la meilleure interprétation féminine, notamment en
2012 au Festival national d’Alger pour la pièce Lilet Layali de Tayeb Dehimi. Plus
récemment, j’ai également été distinguée en tant que metteuse en scène. Les
prix restent toutefois, à mes yeux, une arme à double tranchant. Ils constituent
à la fois une reconnaissance, un encouragement et une responsabilité. Ils
incitent à poursuivre l’effort, à se dépasser. Néanmoins, avec l’expérience, je
ressens moins le besoin de prouver quoi que ce soit. Au début de ma carrière,
cette quête de reconnaissance pouvait être importante ; aujourd’hui, je crée
avant tout pour rester fidèle à moi-même. Mon objectif n’est plus de répondre
au jugement des autres, mais de préserver mon intégrité artistique et de ne pas
trahir mes valeurs, ni la confiance du public.
Passer de la comédie à la mise en scène peut apparaître comme une entreprise
audacieuse, voire périlleuse. Pour vous, s’agissait-il d’un risque calculé ou d’une
évolution naturelle dictée par une nécessité artistique ? Comment avez-vous
vécu cette transition vers la direction scénique ?
Je ne considère pas la mise en scène comme un risque. Pour moi, elle
représente plutôt une extension naturelle du métier de comédienne. Le
metteur en scène est comparable à un commandant de bord : il doit posséder
une vision globale de l’œuvre et maîtriser de nombreux aspects — la
scénographie, la direction d’acteurs, la musique, et autres.
La direction d’acteurs constitue d’ailleurs l’une des dimensions les plus
importantes de ce travail. Il faut aussi dire que chaque chose a ses règles.
Même dans l’art contemporain ou moderne qui cherchent à transgresser les
normes, il est indispensable de connaître d’abord ces normes. Avant de les
déconstruire, il faut maîtriser les théories, les écoles et les traditions. Dans ce
sens, un bon comédien peut parfaitement évoluer vers la mise en scène. Pour
ma part, la mise en scène complète ma carrière. Après avoir goûté à cette
expérience, je ressens aujourd’hui davantage le désir de diriger et de concevoir
des projets que de monter moi-même sur scène. Je ne sais pas si cette
orientation est temporaire, mais je sens en moi beaucoup de choses que je
veux exprimer.
Artiste polyvalente, vous avez su transposer votre présence scénique vers le
petit écran. Les téléspectateurs vous retrouvent durant ce Ramadan dans la
série El Khzana (L’armoire), diffusée et suivie par un large public. Pouvez-vous
nous parler de ce rôle et de votre expérience de tournage pour la télévision ?
Depuis mes débuts, j’ai eu la chance de participer à de nombreux projets :
séries ramadanesques, feuilletons télévisés, films de cinéma et productions
théâtrales. J’ai également travaillé avec des réalisateurs de grande envergure
tels que Moussa Haddad, Lotfi Bouchouchi, Sid Ali Mazif ou encore Amar
Mahsene. Cette diversité d’expériences m’a permis d’explorer différents
registres, de la comédie au drame, au cinéma comme à la télévision.
Cette année, le public me retrouve durant le mois de Ramadan dans la série El
Khzana (l’armoire), diffusée sur Samira TV et réalisée par Yassine Mahfoud, à
qui je suis reconnaissante de m’avoir confié le rôle de Barkahom, que j’adore.
La série se distingue par un concept original : elle explore l’idée de mondes
parallèles, où chaque personnage possède deux incarnations évoluant entre la
réalité et un univers alternatif. Le récit repose sur une dimension fictionnelle
forte, tout en véhiculant des messages sur l’influence de l’environnement dans
la formation de l’individu. L’humain est le fils de son environnement. Le projet
se caractérise également par des décors particulièrement soignés et par une
approche première en Algérie. Pour ma part, j’ai beaucoup aimé le travail avec
toute l’équipe. Le personnage que j’interprète m’a offert un espace de
créativité très stimulant, et je suis heureuse de constater que le résultat
rencontre l’adhésion du public.
Votre parcours vous conduit aujourd’hui à siéger en tant que membre du jury
de l’émission Comedy Club, et programmée sur Echababia. Comment vivez-
vous cette posture nouvelle, celle d’être désormais du côté de l’évaluation
plutôt que de l’interprétation ? Quel regard portez-vous sur cette
responsabilité ?
Cette fonction n’est pas entièrement nouvelle pour moi. Au cours de ma
carrière, j’ai déjà eu l’occasion de siéger dans plusieurs jurys, notamment lors
de festivals internationaux de cinéma et de théâtre. J’ai également été
présidente de jury dans différents événements, en Algérie comme à l’étranger.
En France, par exemple, j’ai participé au jury du Festival du Film Arabe de
Fameck, et j’ai présidé le jury des courts métrages lors de manifestations au
Maroc et en Tunisie.
Participer à l’émission Comedy Club constitue néanmoins une expérience
particulière. C’était un honneur pour moi, parce que j’ai adoré l’idée de former
la relève et de donner la chance aux jeunes venant de toutes les wilayas,
surtout ceux qui n’ont pas eu cette occasion auparavant.
Il s’agit d’une responsabilité importante. J’espère être à la hauteur de cette
mission et contribuer à encourager de jeunes artistes à poursuivre leur passion
pour le théâtre, la comédie ou le stand-up.
Si vous deviez aujourd’hui porter un regard rétrospectif sur votre parcours,
dans un contexte sociétal parfois réservé à l’égard des métiers artistiques et
encore marqué par des préjugés quant à l’engagement des femmes dans ce
domaine, que diriez-vous ? Considérez-vous votre trajectoire comme un défi
relevé, ayant permis de conquérir estime et respect ?
C’est une question difficile. D’abord, je me considère avant tout comme une
personne qui apprend constamment. Même aujourd’hui, je continue à me
former. L’une des raisons qui m’ont poussée à étudier la réalisation tient
précisément à la place des femmes dans l’écriture scénique ou
cinématographique. Elles sont toujours là pour accompagner l’homme, surtout
en traitant les sujets des femmes algériennes. Ce constat m’a donné le désir de
vouloir m’exprimer. Il est indéniable que la carrière artistique représente un
défi pour une femme en Algérie. Mais cela dépend également de la manière
dont on se positionne. Le respect se construit et s’impose à travers le
comportement, les choix et la détermination. Pour ma part, hormis quelques
difficultés au début de ma carrière, je n’ai pas rencontré de problèmes. Avec le
temps, lorsque l’on affirme clairement ses valeurs et son sérieux, les autres
finissent par respecter ce parcours. Mais, ce n’est pas toujours si facile. Disant
la vérité, j’hésite à le dire, c’est un combat quotidien. Sur les réseaux sociaux,
j’essaie d’encourager les femmes à poursuivre leurs études, à croire en leurs
rêves et à persévérer dans les domaines qui les passionnent.
Bien sûr, cela doit se faire dans un cadre qui respecte les valeurs de la société
et de la religion, mais il ne faut pas renoncer à ses aspirations. Si je devais
porter aujourd’hui un regard rétrospectif sur mon parcours, je dirais que ce que
je vis actuellement représente une victoire personnelle — pour moi, mais aussi
pour ma mère, Qu’Allah ait pitié de son âme. Elle était une femme différente,
et je suis différente aussi. J’ai réussi à suivre mon propre chemin différemment,
à m’imposer dans ma famille et dans ma société avec respect, tout en exigeant
ce même respect en retour.
Et je souhaite continuer dans cette voie, non seulement comme comédienne,
mais aussi comme porteuse de projets capables de changer beaucoup de
choses et surtout changer les visions.
Yousra Salem, In El Watan
