Musique

L’œuvre de Allaoua Zerouki passée au crible

Presque la totalité de ses oeuvres est classée à la phonothèque de la radio
algérienne.
Un seul titre fait l’execption: «Lehbab El Youm Kif Naâmel» enregistré en 1948
avec «Tilifun Ssonni Sonni» qui n’est pas disponible. Par ailleurs, Sadek Bala
dans son étude indiquée précédemment, cite le chercheur Mehenna Mahfoufi
qui affirme dans son ouvrage «chants kabyles de la guerre d’indépendance:
Algérie 1954-1962» que: «la consultation de son catalogue à la Sacem montre
qu’il fut l’auteur de plus de cinquante chansons. Parmi les titres retrouvés, on
dénombre vingt titres chantés en kabyle et deux en arabe à savoir: «Lehbab El
Youm Kif Naamel» et «Bent Bladi».
En outre, la majorité des oeuvres de Allaoua Zerouki (16 chansons sur 22)
commence par un «Istikhbar». Cette technique acquise lors de son séjour à
Béjaïa et suite à sa proximité avec le maître de la chanson andalouse Sadek
Bjaoui, est brillement utilisée par l’artiste qui dispose d’une voix sublime. Cet
«Istikhbar» qui constitue généralement une simple introduction, est devenu
dans l’oeuvre de Allaoua Zerouki une partie presque essentielle de la chanson.
D’ailleurs l’examen de la durée consacrée à l’«Istikhbar» dans plusieurs de ses
chansons constitue la moitié de leurs durées totales. À titre d’exemple 4,30mn
de la durée totale de la chanson «Athaskourth» qui est de 9,55mn, est
consacrée à l’ «Istikhbar». Idem pour les chansons «Arebbi Lfedlik Moqar»:
3mn/6,09mn, «À Raiw3: 3,05mn/6,10mn, «Thavrats»: 2,30mn/5,12mn…etc.
Nous avons l’impression dans le cas de Allaoua Zerouki que l’Istikhbar sert à
accrocher les auditeurs et non comme une introduction au sujet.
Sur le plan thématique, la grande partie des titres indiqués ci-dessus, traitent
de la séparation endurée par le divorce avec son épouse et l’éloignement vis-à-
vis de son pays. À travers les six titres consacrés à cette thématique, à savoir
«AYitbir», «À Rayiw», «Yafroukh», «À Tha Ouliw», «El Haf Netsouth» et «Sidi
Aich» l’artiste exprime son ancrage au pays et son attachement à sa culture et
tente de revivre ce passé nostalgique à travers le chant. En prolongement de
cette thématique on retrouve le sujet de l’émigration illustré par les titres tels
que: «A Yaâziz atas ithezhid», «Lbabour Boulehouachi», «Tilifun Sonni Sonni»,
«Zehriw Yemouth», «Yaâchaq Di Lbal» dans lesquels il décrit les conditions de
voyage, la vie en France et tous ce qui caractérise la vie des émigrés. Le chant
sentimental est fortement présent dans le répertoire de Alaoua Zerouki et ce à

travers plusieurs titres à savoir: «À Thaskourth», «Tabrats», «Yougui À
Dioughal»,
«Netskhilek À Tir» et «Bent Bladi» dans lesquels il évoque une autre fois la
douloureuse séparation avec son épouse.
Le reste des thèmes varie entre le chant patriotique illustré par deux titres
«Loujab» et «Laâlam N Ldzayer» traitant respectivement du Chahid Amirouche
et de l’indépendance de l’Algérie, ainsi que du chant religieux. Mais il faut
souligner que tous ces thèmes abordés ne se présentent pas comme des
oeuvres séparées et distinctes puisque dans le même titre on peut retrouver
plus d’un thème d’où l’éventualité de traiter son répertoire comme un tout
indissociable.
Chez Pathé Marconi
Doté d’une voix sublime, Allaoua Zerouki appelé «rossignol» par Pathé Marconi
se distingue d’abord par cette voix «remarquablement timbrée juste et souple»
comme le qualifie Mehenna Mahfoufi, et puis sa «parfaite maîtrise de la
guitare». Ces qualités ont fait de Allaoua Zerouki un artiste disposant de «la
puissance esthétique d’une écoute contemplative, émotive ou le cognitif n’a de
sens que dans ce pouvoir d’envoutement mélodique». Ses textes et ses
mélodies sont munis d’une charge émotionnelle et des images inspirées des
scènes vécues capables d’accrocher l’auditeur au premier instant. Il ne faut
guère s’étonner de voir ce chanteur considéré par le chercheur Mehenna
Mahfoufi comme «l’un des plus grands représentants de la chanson algérienne
de la période 1946-1967».
Une voix de ténor
En plus des caractères «timbrée» et «sublime» constatés sur la voix de Allaoua
Zerouki, celle-ci se distingue par son registre de ténor connu généralement
chez certains chanteurs d’opéra. Le mot «ténor» qui signifie selon le
dictionnaire en lignela voix d’homme la plus élevée, est utilisée par les
musiciens pour décrire une voix disposant d’une tessiture large qui commence
de la note (SI) considérée comme une note grave /basse, jusqu’à la note (SOL)
considérée comme la note la plus aigüe (au-dessus de la portée). Sollicitant
l’avis du musicien professionnel Kechroud Merzak exerçant actuellement la
fonction de chef de département musique à la radio algérienne et après
analyse du répertoire de Allaoua Zerouki, il affirme que ce grand artiste avait
«une voix unique avec son registre de ténor léger ayant une large étendue
vocale d’un timbre clair et envoutant, qui nous transporte dans l’univers de ses
chansons avec sa diction si expressive et sa sensibilité musicale qui apparaît

clairement grâce à son registre vocal de ténor léger». Toujours selon notre
interlocuteur, le terme
«tTénor Léger» signifie «la tessiture la plus élevée» à l’exemple du chanteur
italien Luciano Pavarotti. En d’autres termes, les rares chanteurs dotés de voix
ténor sont ceux qui ont la capacité d’exprimer une large gamme de notes
musicales (les notes qui varient des plus aigües aux plus graves/basses). Aussi,
la voix «ténor» est classée au summum des voix masculines, elle est secondée
par celles considérées «Basse» puis «Baryton». Quant aux voix féminines elles
varient généralement entre «Alto», «Mezzo-soprano», et «Soprano».
Emprunts et néologisme
Quoique la majorité des textes de Allaoua Zerouki sont connus pour leur
simplicité et leur terminologie inspirée principalement du langage courant,
l’artiste a eu quand même à l’usage de l’emprunt dans certains cas telle que la
chanson «Tilifun sonni sonni» où on retrouve plusieurs expressions de langue
française insérées et adaptées au moule phonologique kabyle. Le recours à
cette technique est justifié peut-être par le fait que cette chanson traite
principalement du quotidien de l’émigration illustré par le langage en usage par
les émigrés. On retrouve à titre d’exemple le mot «Tilifun» soit: téléphone qui
porte le titre de la chanson, «Ravey» soit: réveil, «Afundri» soit: la fonderie,
«Roplane» soit: Aéroplane/Avion et «Lkanza» soit: la quinzaine…etc.
Tilifun ssonni ssonni I waâziz di l pari
Llebsa ines d’azazu Akustim yerna frizi
Ravey ssonni ssonni I waâziz m ara âdi yakwi
Tiwura luzin lddint Lkhudma ines d’afundri
Lkhlas ines d elkanza Twiast awk mon cheri
Aroplane aalli aalli Abridim ar l’ Algérie
Inas itaâzizth atsebar La Bastille tehkem felli
Yemma yemma aqli gefransa Di temdint ismis Paris
Tabrats i diyousan si tmurt Yewits id ouboustawi
Inas itaâzizth ma tsbar Lghorba tehkem felli
À rappeler que cette chanson est l’une des deux premiers titres enregistrés en
1948 chez Pathé Marconi, elle est inspirée de sa propre expérience et de son
vécu au travail minier.

Ayant eu accès à l’éducation religieuse à la Zaouya de Sidi Ahmed Ouyahia,
l’artiste à acquis non seulement les rudiments de la langue arabe mais
également de la religion et de la foi. Cette courte période de son enfance
passée à la Zaouiya l’a marqué pour le reste de sa vie et ce malgré son
émigration et sa pleine intégration dans la vie parisienne.
Attachement à son identité et sa religion
L’attachement aux us et coutumes de sa région natale ainsi qu’à ses valeurs est
exprimé et réitéré à plusieurs reprises dans son répertoire. Au-delà des
expressions implorant Dieu «llah llah» dans (tavrats),
«allah y rebbi» dans (Sidi Aich), «allah ya lwali» dans (lbabour), ainsi que les
chansons telles que «Ay Agelid moulana», «Arebbi lfedhlik moqar», «lemdah n
enbi» qui ont toutes une nette connotation religieuse, l’artiste cite
nommément certaines fêtes et traditions comme celles de l’Aïd dans «Zehriw
yemuth» et «Sidi Aich» comme des moments sacrés dont il est privé en raison
de son installation en France.
Dans la chanson «Sidi Aich», l’artiste parle également avec passion d’une image
connue chez lui à Amalou, notamment en été et lors de la saison des figues
(Lekhrif) en disant:
Zhu n weqbaili di dunith… m ar t id thebaith
Ar lekhla a dawin lekhrif
Le bonheur d’un Kabyle dans ce monde…est d’être accompagné par son
épouse
Au champ pour cueillir les figues.
Spontanéité, et simplicité
Nonobstant l’aspect esthétique et artistique manifesté brillement par l’artiste,
son chant porte des caractéristiques multiples lui permettant d’être
authentique. Comme le souligne Rachid Mokhtari, Allaoua Zerouki «a dit avec
une sincérité rare ce qu’il a vécu dans sa vie la plus intime, mais aussi ce qu’ont
enduré ses compatriotes émigrés». Ses textes décrivent avec une simplicité et
spontanéité constatable, son quotidien et celui des émigrés en France ainsi que
la vie au village qu’il évoque avec passion en souhaitant la retrouver un jour.
Les images véhiculées à travers ses oeuvres sont fidèles à la réalité vécue et de
ce fait, il contribue à faire connaître par la chanson son patrimoine culturel et
identitaire.
Un répertoire poétique et musical «lyrico-épique»

Au-delà de la richesse et de la diversité constatées sur les oeuvres de Allaoua
Zerouki, son répertoire poétique et musical est qualifié de «lyrico-épique» et ce
compte tenu des aspects sémantiques et philosophiques qui caractérisent ses
oeuvres. Le musicologue Abdelkader Bouazzara affirme dans une analyse
effectuée sur les oeuvres de Allaoua Zerouki que celui-ci «porte un regard
sensible sur sa vie avec toutes les influences du monde extérieur sur sa pensée
et sa création musicale et poétique». La multitude de thèmes traités (l’exil et la
double séparation avec sa femme et son pays, la nostalgie, la vie quotidienne
au village, la Guerre de Libération nationale et la psalmodie – lemdeh) illustrent
parfaitement le caractère «lyrique» de son répertoire qui de par sa définition
consiste en «l’expression des sentiments ou d’émotions liés à des thèmes
religieux ou existentiels». Le caractère «épique» quant à lui sert à «glorifier les
héros et les défenseurs du sol et de la foi» illustré dans le répertoire de l’artiste
par la chanson Loujab N Ouassen en hommage au chahid Amirouche.
La poésie de Si Muhend U Mhand
À l’écoute du répertoire de Allaoua Zerouki, on retrouve beaucoup de nostalgie
et du désir de retrouver la vie au sein de son pays (Tamurt). Ces voeus sont
souvent exprimés à travers le recours à des messagers ailés (À Yitbir, À
Yafroukh, À Tir) qu’on retrouve largement dans la poésie de Si Mohand.
Ci- après des extraits des poèmes de Si Mohand et de Allaoua Zerouki:
Une autre trace de la poésie de Si Mohand dans le chant de Allaoua Zerouki
figure dans la chanson «Loujav N Wassen» où l’artiste a eu recours à des bribes
de vers de Si Mohand extraits du célèbre poème intitulé «tmut taâzizt ur
nemzar» pour les greffer dans son texte en hommage au Chahid Amirouche.
Les deux textes se présentent comme suit:
À souligner que ce phénomène est courant entre artistes et poètes et ne
diminue en rien de la qualité des oeuvres à condition que l’emprunt soit étudié
et bien greffé au nouveau texte. La poésie de Si Mohand (décédé en 1906) a
non seulement marqué son temps, mais également les générations qui lui ont
succédé.
Conclusion
Cette évocation réalisée à l’occasion du 108eme anniversaire de la naissance de
Allaoua Zerouki révèle ô combien sa biographie, sa discographie et son
parcours artistique sont singuliers tant sur le plan musical que textuel. La
beauté de sa voix, la charge émotionnelle de ses mélodies et la simplicité et
sincérité de ses textes ont fait de lui un chanteur authentique et moderne.

Ses oeuvres constituant des tableaux inachevés, ont non seulement marqué
leur temps, mais aussi contribué à la promotion et au développement de la
chanson kabyle et Algérienne. Sa singularité réside dans le fait qu’il a greffé à la
chanson andalouse des éléments à la fois modernes et du terroir ce qui a
permis une belle et fidele expression de son quotidien, ses douleurs, ses
sentiments et son identité.
Mohamed Badreddine

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *