Théâtre

Le rouge du théâtre

J’aime beaucoup le rouge du théâtre. Le rouge des rideaux. Le rouge des
fauteuils ou des coussins. C’est le rouge de la puissance, le rouge de l’interdit et
du permis car au théâtre tout est permis à part ce qui est interdit et qui n’est
connu que des seuls initiés. J’aime beaucoup le rouge du théâtre. Le rouge des
spectateurs intelligents qui relèvent le dos et redressent la tête lorsqu’ils
pénètrent dans le vestibule parce qu’ils savent qu’ils vont rencontrer quelques
pairs et toiser d’autres gens de la classe d’en bas ou d’à côté. J’aime beaucoup
le rouge du théâtre. Le rouge qui plonge agréablement dans l’attente. Le rouge
qui aiguise la curiosité lorsque le rideau s’ouvre et qu’on se prépare à des
dialogues, des tirades, des monologues, des imprécations, des litotes qui
impressionnent. Le rouge qui nous dit que ce soir, il y aura des rires et des
larmes sur la scène. Que ce soir, il y aura des reines et des péripatéticiennes
sur la scène. Que ce soir, il y aura de l’amour et de la haine sur la scène. Que ce
soir, une comédienne sortira du lot en faisant tourner toutes les têtes. Une
autre plombera l’ambiance par sa jalousie car une comédienne lui aura
légitimement volé la vedette. J’aime beaucoup le rouge du théâtre. Le rouge
qui nous dit que ce soir sur la scène, des personnages vont mourir et qu’ensuite
des comédiens viendront nous saluer pour récolter des applaudissements à
leurs places. Le théâtre est subtil : les personnes jouent des personnages mais
ce sont les personnes qui récoltent les applaudissements. Et c’est normal car on
connaît la comédienne qui a joué Antigone mais on ne connaît pas Antigone.
On l’aime mais on ne la connaît. J’aime beaucoup le rouge du théâtre. Le rouge
qui nous dit que certains vont jouer et que le spectateur va se laisser prendre
pour le plaisir des yeux et l’enchantement du cœur qui se nourrit de mots, de
gestes, de costumes et de lumières.
J’aime beaucoup le rouge du théâtre. Le rouge de la rencontre entre les gens
d’en haut et les gens d’en bas qui se rangent malgré tout suivant un ordre qui
préserve chacun dans ses certitudes. Au théâtre, le prix et la place sont des
frontières où se joue un autre spectacle d’identification sociale avant, pendant
et après le spectacle. Tout le monde voit la même pièce, dans la même pièce,
mais dans son fauteuil recouvert de velours, chacun reste dans un confort
statutaire. Le rouge implacable du théâtre ne gomme ni la classe ni la
spécificité de chacun. C’est un rouge conservateur qui enveloppe l’ensemble
dans un équilibre parfait. Et tout le monde est satisfait car on peut se
rassembler sans avoir besoin de se ressembler. Ou plutôt, le fait d’être
rassemblé donne l’illusion de se ressembler, le temps de la représentation. À la
fin du spectacle, le rideau rouge se referme. Chacun retourne dans son milieu

ou va dîner ou prendre un verre avec ses semblables en discutant de la liberté
de création ou du théâtre comme divertissement. Des discussions que les
dictateurs, les autocrates et les crétins n’aiment pas. D’ailleurs. Ils n’aiment pas
le théâtre. Et encore moins la poésie.
Le rouge nous dit que le théâtre est le lieu de tous les possibles : des succès et
des échecs, des enchantements et des déceptions, des rêves et des
cauchemars, des arrivées triomphantes et des départs douloureux, des amitiés
sincères et des ruptures durables. Le rouge cache et dévoile les mystères des
relations humaines qu’on voit différemment côté cour ou côté jardin. À la fin
du spectacle, tout le monde vient saluer devant le rideau rouge. Il y a ceux qui
sont heureux. Il y a ceux qui font des caprices de divas. Il y a ceux qui sont
reconnaissants. Il y a ceux qu’on a envie de revoir. Il y a ceux qui saluent en se
courbant. Il y a ceux qui saluent à peine. Chacun montre sa vérité devant le
rideau rouge. Quand le rideau rouge se ferme, les fauteuils rouges se vident un
à un jusqu’au départ du spectateur qui a attendu en vain la comédienne
vedette. Ce soir, il jettera le bouquet de roses dans la Seine et finira la nuit à
rêver du jeu de cette jolie comédienne qui viendra hanter ses nuits. Mais, il
reviendra la voir tous les soirs jusqu’à ce que la pièce soit déprogrammée. Il y a
des drames après la tombée du rideau. Mais, en dépit de ce qui se perd, quand
le rideau rouge se referme, il reste encore les rêves, la poésie, la vie et les gens
qu’on aime ou qu’on n’aime plus. Rideau !
©️Éric SAURAY, Le rouge du théâtre, Montmorency, 30 août 2026

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