La chronique d’Ahmed Cheniki

Pierre et Claudine Chaulet

Il est des destins qui ne se contentent pas de suivre le cours de l’histoire, mais
qui choisissent d’en épouser les combats les plus nobles. Pierre et Claudine
Chaulet furent de ceux-là. Ils n’ont pas seulement soutenu la Révolution
algérienne : ils en ont été les acteurs de l’ombre, les complices de la liberté,
gravant leurs noms au cœur même de la matrice du Front de Libération
Nationale (FLN).
Pierre, né en 1930 à Alger, et Claudine, née à Longeau (Haute-Marne, France),
ils incarnaient cette force rare où l’amour conjugal se confond avec l’amour de
la liberté et la fraternité humaine. Rien ne prédestinait pourtant cette jeune
étudiante en Lettres classiques, fille de laïques républicains de Haute-Marne, et
ce jeune médecin algérois, pétri de catholicisme social, à sceller leur union sous
le signe de la clandestinité. En ce mois de septembre 1955, leur mariage était le
prélude d’un engagement absolu envers le peuple algérien en marche de son
émancipation.
Éveillés très tôt à l’exigence de la justice et à la dignité du peuple algérien, ce
couple de Justes a fait le choix, au cœur de la tourmente, de lier
indéfectiblement son sort à celui du peuple algérien en lutte pour sa liberté.
​Militants de la première heure, ils n’ont pas seulement soutenu une cause ; ils
l’ont vécue dans leur chair, au péril de leur vie. Pour eux, la fraternité n’était
pas un vain mot, mais un engagement quotidien, clandestin et courageux aux
côtés du Front de libération nationale.
Dès les premières heures de la guerre de libération nationale, ils ont choisi leur
camp, celui de la dignité, au mépris des risques, des privilèges de leur caste
d’origine et du confort de leurs carrières naissantes. En s’asseyant à la table
d’Abane Ramdane, en prêtant leurs plumes et leurs bras au journal El
Moudjahid, Pierre et Claudine sont devenus des éclaireurs de l’ombre. Pour
Pierre, soigner le corps social ne se séparait pas de panser les poumons des
malades de l’Hôpital Mustapha Pacha, puis plus tard, ceux des combattants de
l’ALN. Pour Claudine, la science des textes et de la société s’est muée sur le
terrain en un soutien indéfectible aux moudjahidate, ces femmes courageuses
brisées par la violence des frontières.
Ce couple d’intellectuels humanistes a opposé le courage de la conscience à la
barbarie coloniale. En ouvrant leur foyer, en transportant des documents
capitaux, en soignant les maquisards, ils sont devenus les confidents et les
compagnons de route des plus hauts dirigeants de la cause nationale. C’est

dans le feu de cette clandestinité, au service d’un idéal de dignité humaine,
qu’est née la légitimité historique et le destin algérien des Chaulet.
​Ils n’ont pas adopté l’Algérie ; c’est l’Algérie en lutte qui les a reconnus comme
ses propres enfants.
Aux côtés de Frantz Fanon, ils ont partagé l’espoir d’un monde décolonisé, plus
juste, débarrassé du poison du racisme et des inégalités.
​Lorsque le soleil de l’indépendance s’est levé en 1962, leur mission ne s’est pas
arrêtée. Claudine et Pierre ont retroussé leurs manches pour bâtir l’Algérie
nouvelle.
​Le Pr. Pierre Chaulet, pionnier de la médecine moderne en Algérie et membre
fondateur de l’APS (Algérie Presse Service), il s’est jeté à corps perdu dans le
défi de la santé publique. Face à l’épidémie de la tuberculose qui décimait les
familles algériennes, il a mené une guerre scientifique et humaine sans relâche.
En éradiquant ce fléau et en formant, au fil des décennies, des générations de
pneumologues et de médecins, il a doté l’Algérie indépendante de son
autonomie médicale.
Madame Claudine Chaulet, devenue une figure emblématique de l’Université
d’Alger, Claudine a choisi la sociologie rurale comme prolongement de son
militantisme. Elle a délaissé les théories de salon pour aller sur le terrain, à la
rencontre des paysans et paysannes algériens, ceux-là mêmes qui avaient été la
colonne vertébrale de la guerre de libération. En décryptant leurs structures
socio-économiques, elle a non seulement documenté les mutations de l’Algérie
nouvelle, mais elle a aussi éveillé l’esprit critique de milliers d’étudiants et de
chercheurs.
​Pierre nous a quittés en octobre 2012, et Claudine l’a rejoint trois ans plus tard,
en octobre 2015. Ils reposent ensemble, selon leurs vœux, dans cette terre
d’Algérienne qu’ils ont tant aimée et servie.
​« Nous n’avons fait que notre devoir d’êtres humains. »
Cette phrase, qu’ils auraient pu prononcer par modestie, résume la grandeur
de leur œuvre.
Algérie pays du soleil et de beauté
​À ce couple de Justes, la nation reconnaissante garde une dette de mémoire. Ils
incarnent à jamais l’universalité des valeurs de liberté, de science et
d’humanisme.

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