La chronique d’Ahmed Cheniki

ALI EL KENZ OU LE RIRE TRAGIQUE 

Aliouet, c’est ainsi qu’on l’appelait, était un monument. Un touche-à-tout. Un sociologue dans tous les sens du mot. Skikda, puis Alger comme professeur de sociologie avant de passer par Tunis, où nous nous étions vus pour la dernière fois, et enfin Nantes. Érudit, d’une grande culture, il pouvait parler de tout : cinéma, théâtre, littérature, mais aussi Skikda, sa ville natale.

Aliouet incarnait un amoureux inconditionnel de son pays, non pas dans une posture contemplative, mais dans une volonté active de le faire vivre, de le comprendre à travers ses réalités les plus simples et ses soubresauts les plus complexes. Il voulait rendre compte de la culture de l’ordinaire, cette sociologie du quotidien qui fait sens et révèle bien plus que les discours grandiloquents. C’est un peu dans le sens de Pierre Bourdieu : « Le sociologue est celui qui donne la parole à ceux que l’histoire a réduits au silence. » .

Homme de terrain avant tout, il ne se laissait pas séduire par les abstractions théoriques détachées du réel. Ce qui l’intéressait, c’était le concret, le vécu immédiat, la politique dans son essence originelle, telle qu’elle se pratiquait dans la cité athénienne : une affaire collective, un échange, une confrontation des idées.

Il se méfiait du futur antérieur, ce refuge des discours politiques qui maquillent l’action derrière des promesses creuses. Dans cet espace figé, les idées s’enlisent dans des formules vides, dans une rhétorique marquée par une extrême pauvreté, où s’entremêlent clichés, stéréotypes et sermons destinés à masquer l’absence de véritable engagement.

Il faisait quelque peu froid, ce jour pourtant baigné de soleil en ce mois de novembre. Tandis que les conversations s’attardaient sur un climat capricieux et imprévisible, elles dérivaient inévitablement vers la situation politique d’un pays oscillant entre incertitudes et contradictions. À Alger, il le savait, les intellectuels n’étaient pas écoutés. Plutôt que d’entendre leur voix, on préférait les attaquer, les diaboliser, les réduire au silence. Car ils avaient cette audace de nommer l’indicible, de dévoiler ce que d’autres s’efforçaient d’ignorer. Paradoxalement, leur savoir et leur pensée trouvaient un respect ailleurs, hors des frontières. Mais ici, dans leur propre pays, ils demeuraient des ombres contestées, des voix étouffées sous le poids de l’oubli.

C’était sa fonction de sociologue : expliquer ce qui est latent, ce que d’autres ignorent ou feignent d’ignorer. Il était là où les gens se taisaient, il ouvrait la bouche pour tenter d’expliquer aux uns comme aux autres, gouvernants comme opposants, gens du quotidien, comment fonctionnaient les choses. Un savant au sens khaldounien du terme, un homme qui questionnait et construisait une pensée vivante.

Ali était conscient du rôle ambigu des intellectuels dans les sociétés dominées par une façon trop particulière de vivre la politique. Déjà, durant la colonisation, ils étaient suspectés, autant par les autorités coloniales que par le mouvement national, alors qu’ils avaient été nombreux à prendre les devants dans le combat anticolonial. Il aimait souvent répéter cette expression : « N’est pas intellectuel qui veut. »

Convaincu que la pensée devait être engagée, il insistait sur le fait qu’être universitaire bardé de diplômes ne suffisait pas : il fallait produire un savoir qui soit ancré dans le réel, au milieu de la mêlée sociale. Kateb Yacine incarnait parfaitement cette posture intellectuelle engagée : « Un écrivain ne peut être neutre. Il est ou avec le peuple ou contre le peuple. » , disait Kateb Yacine.

Ali El Kenz savait que la fonction de l’intellectuel allait au-delà du savoir universitaire. Il ne se contentait pas d’analyser, il proposait, construisait une réflexion critique, refusant les catégories rigides du sociologue enfermé dans ses schémas. C’est ainsi qu’il dialoguait avec Gramsci, Althusser, Djait, Arkoun et bien d’autres penseurs, adaptant leurs idées aux nouvelles réalités.

Libre penseur, mais prudent, il osait aller au-delà du discours dominant. Publier sous pseudonyme lui permettait de contourner certaines contraintes, tout en restant fidèle à sa vision du monde. Refusant les honneurs officiels, il déclina une proposition ministérielle, préférant le terrain à l’exercice du pouvoir. « L’engagement, ce n’est pas un titre, c’est une manière de vivre. » , disait Edward Said

Son rire tragique, empreint de lucidité, traduisait une pensée en mouvement. Il refusait le conformisme, tout comme Pierre Bourdieu qui affirmait : « La sociologie est un sport de combat. ». Ali El Kenz était un intellectuel qui faisait honneur à cette définition, combattant non pas avec des armes, mais avec des idées, des critiques et un regard aiguisé sur le monde. Son engagement était sans compromis, son attachement aux luttes sociales sincère.

Son regard sur la pensée arabe était clair : il estimait que Tizini, Al Jabiri, Djait, Said, Arkoun, Amel, Mroua, Cabral avaient su adapter les idées de Gramsci aux réalités des pays arabes et africains. Pour lui, penser la modernité dans les sociétés arabes nécessitait une réactualisation des concepts sociologiques.

Ali El Kenz ne se limitait pas au domaine de la sociologie. Son intérêt pour la littérature, le cinéma et l’histoire de l’Amérique latine reflétait cette capacité à relier les disciplines, à construire des ponts entre les savoirs. Son admiration pour Hugo Chávez et Fidel Castro, sa position claire sur la question palestinienne, ses critiques de la bureaucratie intellectuelle, tout cela participait de son indépendance.

Il dénonçait aussi le sort des intellectuels arabes persécutés pour leurs idées : « De nombreux intellectuels qui ont osé braver la censure ont fini dans les prisons ou l’exclusion, l’exil. Je pense à H’sin M’roua, Mehdi Amel assassinés pour leurs idées, d’autres exilés comme Mahmoud Amin el Alem, Tayeb Tizini et de nombreux autres. ».  En ce sens, il rejoignait Pierre Bourdieu, Edward Said et Sami Nair, pour qui un intellectuel ne peut rester neutre face à l’injustice.

Ainsi, Ali El Kenz reste un véritable intellectuel producteur de savoir, qui ne se limite pas uniquement, comme beaucoup d’universitaires, à reproduire un savoir déjà existant, mais à donner à voir de nouvelles combinaisons.

Grand lecteur devant l’Éternel, Ali El Kenz souriait encore, malgré la colère. Son regard s’animait lorsqu’il évoquait la question de la langue et de la littérature, en soulignant leur dimension politique et idéologique : « La langue est lieu et enjeu de luttes, elle ne peut être réduite à un corps sans vie, figée, elle est dynamique. » — Ali El Kenz

Les interrogations linguistiques ne sont jamais neutres, elles sont traversées par les rapports de pouvoir et les visions du monde propres aux écrivains. Il rappelait ainsi que la langue française était, pour Kateb Yacine, un butin de guerre, une appropriation culturelle qui dépasse la simple domination coloniale.

Ali El Kenz n’a cessé d’interroger la fonction de l’intellectuel, depuis son passage à l’université d’Alger, au CREAD, puis à Tunis, Nantes et même Princeton. Il se méfiait de l’image du « sauveur », lui qui s’intéressa aux écrits de Gramsci et Althusser sur la place des intellectuels dans les sociétés fermées.

Il était conscient des tensions qui tiraillent les intellectuels, oscillant entre répulsion et attraction vis-à-vis du pouvoir. Il dénonçait les universitaires qui se contentent de reproduire un savoir figé, ignorant les secousses sociales et culturelles qui parcourent la société. Il regrettait que certains plaquent des grilles d’analyse sans chercher à les adapter aux réalités locales : « Les chercheurs en sciences sociales focalisent leurs analyses sur les appareils et les enjeux idéologiques, mais ils occultent les mouvements sociaux et culturels. » .

À contre-courant de ces postures, il privilégiait le terrain, convaincu que l’intellectuel doit s’impliquer dans les affaires de la cité et interroger les territoires épistémologiques dominants. Il plaidait ainsi pour une coupure épistémologique, retrouvant dans cette démarche l’héritage de Gramsci, Althusser et Mehdi Amel.

L’évidence n’est jamais évidente, répétait-il souvent. La distinction entre société civile et société politique lui semblait floue et largement instrumentalisée. Il dénonçait l’usage abusif de concepts mal définis, souvent employés sans véritable interrogation. Ali El Kenz n’est jamais resté prisonnier de grilles trop peu opératoires. Il interroge les faits, les termes et les choses, les considérant comme spécifiques et singuliers.

Cette liberté intellectuelle, propre aux penseurs tels qu’Umberto Eco, Roland Barthes, Pierre Bourdieu et Jacques Derrida, lui permit de comprendre avant les autres les violences qui allaient secouer la société algérienne.

Je me souviens encore de cette conférence de 1994 à Tunis, où il évoquait les luttes des intellectuels et les œuvres de Kateb Yacine, Ibn Khaldoun, Rimbaud et Abou Nouwas. Il riait, mais ce rire cachait une grande sévérité lorsqu’il me confia : « Ahmed, tu sais, je ne voulais pas aller en France, j’ai choisi Tunis. Mais ici aussi, ce n’est pas simple, c’est une prison. Je résiste. Je ne pouvais pas rester à Alger. Au lieu d’une balle à la tête, j’ai opté, malgré moi, pour l’exil. »

La répression en Tunisie le poussa finalement à partir pour Nantes, où il obtint un poste à l’université. Mais il vécut très mal cet exil, lui qui voulait rester sur cette terre qu’il aimait, avec son accent houita, son sourire parfois triste, sa pensée toujours en mouvement.

Ali El Kenz continue son chemin, évoquant Mehdi Amel et Kateb Yacine, mais aussi Ibn Khaldoun et Rimbaud, son regard rivé sur Abou Nouwas…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *