Hosni Kitouni et la mémoire vivante
J’ai lu, compris et bien appris.
J’ai lu une tranche de l’histoire de mon pays, l’Algérie, celle des premiers temps
de la pénétration de l’armée de l’empire français en Afrique du Nord. Cette
pénétration avait pour objectif premier le détrônement des Ottomans des
côtes maghrébines afin de prendre le contrôle du bassin méditerranéen. Mais
après l’occupation d’Alger, l’appétence des Européens ne s’est pas arrêtée à la
possession d’autres cités importantes sur le littoral, l’envahissement de
l’intérieur du pays s’en suivit systématiquement en s’intensifiant de manière
rapide. J’ai lu que le premier contact des colonisateurs avec la population
autochtone était d’une extrême brutalité, car les tribus locales s’étaient
opposées avec acharnement à l’avancée de l’armée française dans leurs
territoires. Conséquemment, une guerre fratricide s’est déclenchée entre les
arrivants européens et les troupes des baroudeurs du pays. Ces accrochages
intensifs ont marqué le début du colonialisme moderne et l’organisation du
mouvement de la résistance des autochtones. Ce climat de tensions
consécutives allait définir la qualité des rapports entre colonisateurs et
colonisés durant toute la période coloniale.
J’ai lu et j’ai compris. Je n’avais pas eu de soucis à assimiler l’écriture magistrale
de Hosni Kitouni, avec son style académique relâché, profusément destiné à
atteindre un large auditoire parmi les lecteurs friands de l’Histoire. J’ai compris
que le rapport des forces entre l’armée des colonisateurs et le mouvement des
résistants n’était pas équivalent. L’arsenal militaire des envahisseurs européens
était largement plus culminant en nombre de soldats et beaucoup mieux
équipé en matériel de guerre que les résistants autochtones, lesquels
demeuraient impuissants malgré leur combativité farouche. Les hommes de
leurs troupes, souvent recrutés parmi les tribus paysannes, et leur armement
archaïque n’étaient pas convainquant pour assurer l’affront durable à la
puissance des contingents français. D’autant plus que les méthodes employées
par les colonisateurs pour étouffer le refus populaire étaient d’une sauvagerie
effroyable.
J’ai compris que les stratégies expansionnistes du colonialisme reposaient
principalement sur une politique de terreur. D’ailleurs, ce système violent est
une tradition appliquée régulièrement depuis l’avènement de la civilisation
occidentale. Dès l’introduction de cet ouvrage, l’auteur aborde la conduite
épouvantable adoptée partout par le régime de la colonisation de peuplement,
lequel vise à exterminer les habitants d’origine, ou du moins à les assujettir,
pour peupler les nouvelles possessions avec des migrants importés d’Europe.
Sur ce point, Hosni Kitouni retourne à l’historique sinistre de ce nouvel ordre en
évoquant l’invasion européenne barbare des Amérindiens lors de la
prospection du continent américain, ou encore l’irruption abrupte des
populations aborigènes en Australie. Toutefois, l’exemple le plus concret est
une actualité macabre en cours en Palestine: l’agression flagrante de la bande
de Gaza par l’armée israélienne avec une animosité monstrueuse au su et au vu
de la communauté internationale.
Alors, j’ai compris que le destin du peuple algérien n’était pas différent de celui
des autres colonies investies avec l’autorité des armes et apprivoisées avec des
représailles sanglantes. Pour garantir leur stabilité dans les espaces conquis et
pour étendre leur expansion plus loin dans le pays, les Français devaient
d’abord éliminer le voisinage des tribus autochtones hostiles à leur présence. Il
était impératif d’éliminer les résistants armés et la population civile qui leur
apportait le soutien. Leurs passages étaient toujours marqués par des
génocides collectifs de populations innocentes, par des villages démolis, des
récoltes incendiées ou des exécutions sommaires d’individus souvent sans
raisons valables. J’ai compris que les colonisateurs étaient pressés d’agir car ils
n’étaient pas prêts pour mener une guerre à l’usure.
Il leur fallait faire vite, quitte à faire mal, quitte à enfreindre les normes
conventionnelles de la guerre et à transgresser les limites du respect de la vie
en écrasant les vertus de la morale humaine.
L’auteur s’arrête à l’un des plus effroyables crimes de guerre que les
colonisateurs aient commis au début de leur incursion en Algérie. Il s’agit de
l’un des premiers méfaits coloniaux horrifiants à caractère politique. En effet, le
18 juin 1845, des centaines de personnes, mille selon certains chiffres
probants, périrent enfumées, incendiées, asphyxiées dans les grottes de Ghar
Frachih à l’Ouest du Dahra. La totalité de la tribu des Ouled Riah est exterminée
dans ce sinistre événement, communément connu sous l’appellation de « Les
enfumades du Dahra », et que le Général Bugeaud, gouverneur d’Algérie à
cette date, qualifia inconsidérément de « période fiévreuse du Dahra ».
Sachant que nombreux observateurs décrivent cette pratique crapuleuse
comme l’ancêtre de ce qui va être la chambre à gaz. Hosni Kitouni retourne sur
les traces de cette « affaire » en menant une enquête judicieuse sur ce crime
odieux, un fait majeur demeuré longtemps négligé par l’histoire. Ce livre tient
bien lieu d’un outil réparateur de cette omission fourbe. Les enfumades du
Dahra constitue le thème central de cet essai historique qui creuse dans le
cachot de la mémoire qui refuse l’oubli. Ce massacre inhumain est un exemple
parmi tant d’autres tueries en masses perpétrées par les campagnes coloniales
à l’encontre des populations locales. La prise de chaque ville, de chaque village
et de chaque douar était soldée par l’effusion du sang.
L’organisation pertinente de l’étude de l’abus colonial du Dahra offre une
lecture fluide et une instruction claire sur ce drame. Le développement des
récits est soutenu par une recherche large et profonde à la fois. Aussi bien
informatif que pédagogique, le traitement minutieux de cette enquête englobe
une multitude de sources d’information qui facilitent l’assimilation et
enrichissent la connaissance de cette page historique sombre. Presque toutes
les disciplines de la littérature s’associent pour crédibiliser les conclusions de
Hosni Kitouni et confirmer la véracité des arguments du sujet en question. J’ai
lu les avis des académiciens, les révélations des historiens, l’idée des
politiciens, l’appréhension des économistes, le point de vue des théologiens et
même la fantaisie des poètes.
En lisant, j’ai compris la détresse des victimes piégées entre les murs des
cavités caverneuses. J’ai flairé l’odeur du brûlis des flammes qui dévoraient les
fascines en feu à l’entrée des grottes. J’ai entendu les cris épouvantables des
alertes de ces gens grillés dans ce four infernal. J’ai observé la cruauté du
système colonial. J’ai vécu de loin les affres de ce supplice mortifiant. J’ai senti
une impression étrange qui mêle la tristesse à la colère, la frayeur à
l’indignation et le regret à l’écœurement. J’ai parcouru les lignes d’une vérité
difficile à supporter, le mieux pour moi est de tirer un grand enseignement de
cette lecture. J’étais comme un observateur venu d’un autre siècle pour lire la
vraie histoire racontée par quelqu’un du peuple qui l’a réellement vécue.
J’ai lu, compris et fini par apprendre une variété de leçons qui ont secoué des
rappels utiles à la conception juste de mon appartenance à cette grande
nation. J’ai appris que la patrie est si chère qu’elle mérite les grands sacrifices
allant jusqu’à l’offrande des vies humaines. J’ai appris la valeur du pays et le
coût de l’indépendance. La lutte pour recouvrer à l’indépendance n’a pas duré
le temps de la guerre de 1954, ça a bien tenu lieu pendant toute l’ère coloniale
car, d’une manière ou d’une autre, tous les jours de cette période étaient des
jours de combat pour les Algériens. J’ai su que l’Algérie est un pays important,
sinon il n’aurait pas suscité la convoitise de la France et son entêtement à y
demeurer, en appliquant des procédés d’invasions militaires intolérables et des
stratégies de gouvernance iniques par la suite. J’ai appris que, contrairement
aux slogans mensongers émis par les promotions colonialistes, le colonialisme
n’a jamais été un mouvement civilisateur, encore moins un régime
démocratique et égalitaire. C’est un système politico-militaire fondé sur la
violence et le mépris des peuples faibles. Le peuple algérien a profondément
subi les stratégies agressives de ce fléau tyrannique. Voilà pourquoi, prêt de
deux siècles après son débarquement dans le pays, le parlement algérien vient
de voter récemment une loi qui criminalise la France pour ses torts coloniaux
commis en Algérie de 1830 à 1962. La loi, votée à l’unanimité par les députés
de l’APN, réclame au gouvernement français des excuses officielles et la
réparation de nombreuses exactions jugées impardonnables.
A ce titre, le livre que j’ai lu, « Histoire, mémoire et colonisation », peut bien
servir d’une pièce justificative pour appuyer la cause légitime d’une tribu
entière anéantie dans les grottes du Dahra. C’est aussi un devoir de rendre leur
honneur aux martyres des Ouled Riah, ce serait le plus bel hommage qu’on
puisse leur rendre, même de manière posthume. On dit souvent que ce qui a
été confisqué par la force ne peut être récupéré que par la force, et c’est vrai.
Toutefois, il est parfois plus judicieux d’obtenir gain de cause par la diplomatie
pacifique des lettres.
Abdelkader Guerine.
