Histoire

Mohamed Harbi : Une vie debout

Mustapha Benfodil
«J’ai été militant, membre actif d’organisations et de partis. Je ne le suis plus. J’ai eu des
responsabilités étatiques et je n’en ai plus. Je suis passé des couloirs du pouvoir aux cellules
des prisons et aux froideurs de l’exil. Ce parcours et ma distance à son égard ont rendu plus
exigeante une sensibilité historienne, dont je dois dire qu’elle a toujours été mienne, car je
n’ai jamais perdu la conscience d’une historicité impliquant la longue durée, derrière le
clapotis des urgences du présent et de la politique.» Mohammed Harbi, Une vie debout.

Sa voix douce au débit lent, égrenant des vérités graves, va terriblement nous manquer.
Nous parlons ici de Mohammed Harbi. L’historien s’est éteint ce jeudi 1er janvier 2026, à
Paris. Il avait 92 ans. Quatre-vingt douze ans et demi pour être précis. «Il est décédé à 16h30
à l’hôpital Saint-Antoine», nous dit un de ses amis les plus proches. «Mohammed Harbi vient
de nous quitter à l’âge de 92 ans après avoir lutté, pendant quatre jours, contre une
infection pulmonaire dans un hôpital parisien», annonçait avant-hier soir l’historien Ali
Guenoun sur son site officiel. «La famille demande un moment d’intimité pour faire son
deuil et vous tiendra informés de la date des obsèques», a-t-il précisé dans son message.
La nouvelle de la mort de Mohammed Harbi a été foudroyante, pas seulement pour ceux qui
l’ont connu, mais aussi pour tous ceux qui, sans être nécessairement familiers de son œuvre,
ont eu l’occasion au moins une fois de l’écouter, lors d’une conférence, ou bien une émission
de radio, ou un film documentaire. C’est «l’effet Harbi», un esprit critique d’un magnétisme
exceptionnel, celui de ces hommes au cœur pur qui, tout en délivrant un discours
soigneusement construit, parlent avec sobriété. Ils sont d’une justesse implacable. C’est ce
qui explique cette aura qui le distinguait, celle d’un prophète gauchisant dont le verbe était
d’or. C’est une vertu rare, et c’est ce qui nous laisse si inconsolables. C’est ce qui explique
aussi l’avalanche d’hommages qui a suivi l’annonce de sa disparition. Mohammed Harbi
nous manque cruellement déjà. Nous réalisons à peine l’ampleur de ce que nous venons de
perdre. Nous sommes orphelins d’un monument.

À 15 ans, il adhère au PPA-MTLD

Intellectuel «star» malgré lui, Mohammed Harbi n’a jamais cherché la lumière. Rigoureux,
exigeant, il était l’incarnation de l’intellectuel engagé en qui ont fusionné avec une élégante
harmonie une vie de combat et une vie de savoir. Dans la recherche historiographique, on a
coutume d’opérer une stricte dichotomie entre mémoire et histoire. L’une des singularités
de la biographie de Mohammed Harbi est qu’il a réuni en lui la petite et la grande histoire,
lui qui a été à la fois un acteur de la Guerre de Libération nationale et un historien qui s’est
voué avec abnégation à l’étude et à l’analyse critique de ce même moment fondateur. Dans
Une vie debout, son ouvrage le plus personnel, il écrit : «Je n’ai pas le goût de la confidence
intime et, parlant de moi, je reste d’une certaine façon dans la logique de ce que furent mes
choix et qui demeure l’axe de mes pratiques : une activité intellectuelle cherchant à rendre

intelligible le présent de la société algérienne et une préoccupation politique visant à n’être
pas seulement un observateur, mais aussi un acteur de l’histoire de son pays.» Puis,
résumant son itinéraire au long cours, il ajoute dans la foulée : «J’ai été militant, membre
actif d’organisations et de partis. Je ne le suis plus. J’ai eu des responsabilités étatiques et je
n’en ai plus. Je suis passé des couloirs du pouvoir aux cellules des prisons et aux froideurs de
l’exil. Ce parcours et ma distance à son égard ont rendu plus exigeante une sensibilité
historienne, dont je dois dire qu’elle a toujours été mienne, car je n’ai jamais perdu la
conscience d’une historicité impliquant la longue durée, derrière le clapotis des urgences du
présent et de la politique.»
Mohammed Harbi est né le 16 juin 1933 à El Harrouch (ex-Jemmapes), près de Skikda, dans
une famille de notables. Il a à peine 15 ans lorsqu’il adhère au PPA-MTLD. Quand éclate la
Révolution de Novembre, il se trouve à Paris, où il poursuivait ses études. Cadre dirigeant au
sein de la Fédération de France du FLN, il est chargé de la Commission «Presse». Peu après la
création du GPRA, il est appelé à Tunis. «C’est en avril 1959 que M’hamed Yazid, ministre de
l’Information du GPRA, lui propose d’entrer dans son cabinet», indique le dictionnaire
biographique Le Maitron. Peu après, il devient chef de cabinet de Krim Belkacem, vice-
président du GPRA et ministre des Forces armées. En 1961, il est nommé chef de la mission
du GPRA en Guinée. Lorsque débutent les négociations d’Evian (mai-juin 1961), il y participe
en tant qu’expert. «Il passe ensuite au cabinet de Saad Dahlab aux Affaires extérieures, qui
conduit les discussions avec le gouvernement de Gaulle», rapporte Le Maitron.
A l’indépendance, il participe à la rédaction du programme de Tripoli. Il apporte son soutien
au programme du président Ben Bella, après que ce dernier ait approuvé par décret le
principe de l’autogestion (mars 1963). Mohammed Harbi est à la tête de l’hebdomadaire
Révolution africaine, qui voit le jour en février 1963. Farouchement opposé au coup d’Etat
de Boumediène, Mohammed Harbi sera arrêté et connaîtra les affres de la prison.
En 1971, il est placé en résidence surveillée. En 1973, il parvient à quitter clandestinement
l’Algérie pour s’installer en France, où il entame une carrière d’historien. Mohammed Harbi
est l’auteur d’une œuvre importante. Parmi ses ouvrages phares : Aux origines du FLN. Le
populisme révolutionnaire en Algérie (éd. Christian Bourgois, Paris, 1975) ; Le FLN, mirage et
réalité (éd. Jeune Afrique, Paris, 1980 ; Naqd-ENAL, Alger, 1993) ; Les archives de la
Révolution algérienne, (éd. Jeune Afrique, 1981) ; 1954, la guerre commence en Algérie, (éd.
Complexe, Bruxelles, 1984 ; Barzakh, Alger, 2009) ; L’Algérie et son destin. Croyants ou
citoyens (éd. Arcantère, Paris, 1992) ; Une vie debout. Mémoires politiques, tome 1 : 1945-
1962 (La Découverte, Paris ; éditions Casbah, Alger, 2001) ; L’Autogestion en Algérie : Une
autre révolution ? (éd. Syllepse, 2022). A retenir également ses Mémoires filmés, une riche
série d’entretiens en 23 vidéos qui sont en accès libre sur YouTube
(https://www.youtube.com/channel/UC_VOF248yKqKeQcF7RGgCiQ/videos). Dans le
message posté sur son site, Ali Guenoun souligne : «Mohammed Harbi est une figure de la
lutte pour l’autodétermination et l’émancipation du peuple algérien. Tout au long de sa vie,
il a œuvré, tant par ses écrits que par son combat politique, à la libération des hommes et
des femmes où qu’ils soient, au respect de leurs droits, et à la construction politique d’une
société juste et égalitaire. Sa contribution en tant qu’historien, jusqu’à la fin de sa vie, a été
majeure, et laisse un héritage certain. Mohammed Harbi est resté digne jusqu’à ses derniers
instants. Son souvenir demeure intact et continuera à jamais à éclairer nos mémoires, et la
mémoire algérienne.»

«Mohammed Harbi est resté un ’’Homme debout’’»

De son côté, l’historien Daho Djerbal a rendu public un texte dans lequel on peut lire : «Hier
(jeudi, ndlr), le 1er janvier 2026, Mohammed Harbi, notre frère aîné, s’est éteint dans un
hôpital parisien. Il rejoint dans leur dernière demeure ses parents, ses frères Mahmoud et
Noureddine, ainsi que ses compagnons de la première heure Lemnouer Merouche et Hocine
Zahouane.» Le directeur de la revue NAQD a tenu à rappeler que ce que la prestigieuse
revue de critique sociale doit à Harbi : «La revue NAQD, dont il a été membre fondateur,
membre du comité de rédaction puis membre du conseil d’orientation, a trouvé en lui une
source d’inspiration intellectuelle, une référence morale et un soutien dont il ne s’est jamais
départi.»
Dans son vibrant hommage, Daho Djerbal a mis l’accent sur «l’ostracisme» qu’a subi
l’intellectuel intransigeant. «Ses adversaires politiques au sein-même du FLN/ALN historique,
puis ceux restés au nom du parti unique aux commandes de certains appareils
gouvernementaux, n’ont jamais cessé de le faire taire sinon de le supprimer», affirme-t-il.
Et de révéler : «Sa première contribution à l’écriture de l’histoire du FLN, de ses origines, de
ses crises intestines et de ses dérives autoritaires, a été mise sous embargo et interdite de
diffusion en Algérie durant près d’une décennie. Elle a malgré tout circulé en des milliers
d’exemplaires sous le manteau avant d’être rééditée, en arabe comme en français, en
Algérie comme à l’étranger.» L’auteur de Lakhdar Bentobbal, Mémoires de l’intérieur
poursuit : «On peut penser que cet ostracisme caractéristique du régime du colonel
Boumediène, issu du coup d’Etat militaire du 19 juin 1965, allait cesser après la désignation
de Chadli Bendjedid à la tête de l’Etat en 1979. Rien n’y a fait : ses détracteurs ont continué à
tenter de lui nuire en mandatant une nuée de journalistes patentés ou de plumes de
prétendus historiens pour jeter le discrédit sur sa personne ou sur son passage en 1962-1965
comme conseiller à la Présidence chargé de l’autogestion et corédacteur de la Charte d’Alger
en 1964.» Djerbal nous apprend par ailleurs qu’en 1992, «avec l’arrivée du HCE, son oncle
maternel Ali Kafi a pris la décision de lui restituer l’appartement qu’il occupait en 1965 et
dans lequel un officier de la Sécurité militaire s’est installé avec armes et bagages.
Mohammed Harbi a rétrocédé alors le logement du Telemly (qui sera) donné en
compensation à son compagnon de lutte Hocine Zahouane, qui avait subi, en plus de la
torture, le même ostracisme et la même brutale expropriation du logement qu’il occupait.»
Daho Djerbal déplore en outre le fait que les travaux de Mohammed Harbi «n’aient jamais
inspiré les auteurs des manuels scolaires de l’Education nationale ni été déposés dans les
bibliothèques universitaires de son propre pays». Mais malgré tout ce qu’il a enduré,
«Mohammed Harbi est resté un ‘‘Homme debout’’», insiste Djerbal. Le directeur de la revue
NAQD convoque une anecdote qui en dit long sur l’humilité de Harbi et témoigne de son
attachement viscéral à son pays : «Lorsqu’il a mis les pieds à l’aéroport de Dar El Beida pour
la première fois après un long exil, (il a déclaré) : ‘‘Je viens en Algérie aujourd’hui ni plus ni
moins que comme un simple citoyen algérien’’.»
Mustapha Benfodil, in El Watan

Le président Tebboune présente ses condoléances
Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a présenté hier, vendredi, ses
sincères condoléances à la famille du moudjahid et historien, Mohammed Harbi, décédé à
l’âge de 93 ans, soulignant que l’Algérie a perdu «un homme remarquable» qui s’est engagé
très tôt dans la lutte contre le colonialisme. «C’est avec une profonde tristesse que j’ai
appris le décès du moudjahid et historien intellectuel, Mohammed Harbi.
Avec sa disparition, l’Algérie perd un homme remarquable qui a rejoint très tôt la lutte
politique contre le colonialisme, puis les rangs de la Révolution de libération comme
moudjahid et cadre du Gouvernement provisoire de la République algérienne, avant de se
consacrer, après l’indépendance, à l’écriture et à la recherche, enrichissant la bibliothèque
mondiale de plusieurs ouvrages précieux sur l’histoire du mouvement national et de la
Glorieuse Révolution de libération», lit-on dans le message de condoléances du président de
la République. «En cette triste occasion, j’adresse mes plus sincères condoléances à la
famille du défunt et à l a famille révolutionnaire, priant Dieu Tout-Puissant de lui accorder Sa
miséricorde, de l’accueillir en Son vaste paradis et d’apporter à sa famille patience et
réconfort. A Dieu nous appartenons et à Lui nous retournons», a conclu le président de la
République. (APS)

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