Souidani Boudjema, le regard altier
La photo montre Souidani Boudjemaâ au centre, le port altier et le regard
déterminé, encadré par les frères Ali et Smaïl Abda, dans une gravité juvénile
que la colorisation a restituée avec une saisissante intensité. Aucun sourire
n’effleure ces visages. L’image saisit trois consciences déjà mûres, trois jeunes
hommes que la fraternité du sport et de l’idéal a unis bien au‑delà de la pose,
dans ce Guelma du début des années 1940 que la tragédie n’a pas encore
englouti.
Tous trois sont les enfants d’un même creuset : l’Espérance Sportive de
Guelma, ce club de football surnommé l’Escadron Noir, où le ballon rond est
une école de dignité et un foyer du nationalisme naissant. Ali Abda, footballeur
aimé des foules, y déploie son talent avec une élégance fougueuse. Son frère
aîné, Smaïl, étudiant et secrétaire général local des Amis du Manifeste et de la
Liberté de Ferhat Abbas, en est la conscience politique. À leurs côtés, Souidani
Boudjemaâ, athlète complet, partage la passion du jeu et, plus encore, un idéal
de liberté qui donne au club son âme profondément patriotique. Derrière les
jeunes gens se tient une figure tutélaire : leur père, Amor Abda, commerçant et
cultivateur, militant actif du Parti du Peuple Algérien et chef respecté des AML,
qui incarne l’enracinement de la lutte dans la terre et dans le peuple.
Vient le 8 mai 1945. À Guelma, la manifestation pacifique pour la libération de
Messali Hadj et l’indépendance est un cri d’espoir. En tête du cortège, les
membres de l’Escadron Noir brandissent le drapeau algérien. L’altercation avec
le sous‑préfet André Achiary éclate. Ali Abda, refusant de céder l’emblème, est
grièvement blessé par un gendarme. Contrairement à ce qui fut longtemps
colporté, il ne tombe pas mort sur l’instant. Il est arrêté, jeté en prison avec les
autres meneurs. Dans les heures qui suivent, la ville bascule dans une
répression méthodique : Smaïl Abda et leur père Amor sont appréhendés à leur
tour. La prison de Guelma se remplit de tous les cadres nationalistes.
Commence alors l’œuvre d’une violence exterminatrice, supervisée par Achiary
et exécutée par les milices coloniales. Sans enquête, sans jugement, des
dizaines de prisonniers sont extraits de leurs geôles. Le 14 mai 1945, Amor
Abda est emmené avec quarante‑huit compagnons d’infortune pour être
exécuté sommairement. Deux jours plus tard, le 16 mai, vient le tour des fils.
Ali, blessé mais vivant, est conduit avec Smaïl et sept autres détenus devant les
ruines romaines de Guelma. C’est là, face aux canons des fusils, que Smaïl Abda
prononce les paroles que l’Histoire retiendra comme un testament de dignité,
rapportées par un témoin oculaire, M. Bensaci Salah :
« Ni moi ni mes camarades n’avons peur de la mort. Mais si nous mourons,
c’est pour la liberté et non contre la France. »
La salve déchire le silence. Dans les jours qui suivent les massacres, tandis que
les dépouilles s’entassent et que l’odeur de la mort menace de trahir l’ampleur
de la tuerie, les autorités coloniales prennent une décision radicale : effacer
toute trace. Les cadavres des prisonniers exécutés — dont ceux d’Amor, d’Ali et
de Smaïl Abda — sont chargés dans des camions réquisitionnés à la minoterie
de Marcel Lavie, un colon influent de la région, et transportés jusqu’à son four
à chaux, à quelques kilomètres au nord de Guelma, sur la commune
d’Héliopolis.
Pour alimenter les flammes de ce four massif — sept mètres de long, trois
mètres de haut —, on fait appel à une main‑d’œuvre captive dont l’histoire,
moins connue, éclaire d’une lumière crue les jeux de domination de l’époque. À
la faveur de la victoire alliée en Afrique du Nord, au printemps 1943, et de la
chute du régime fasciste en septembre de la même année, plusieurs dizaines
de milliers de soldats italiens furent faits prisonniers et dispersés dans des
camps à travers l’Afrique du Nord française. Rien qu’en Algérie, ils étaient plus
de vingt‑six mille, répartis dans six camps, utilisés comme main‑d’œuvre
corvéable dans l’agriculture, l’industrie et les travaux lourds. Une partie d’entre
eux échut au colon Marcel Lavie.
Un rapport du capitaine Barrat, en date du 27 juin 1945, consigne froidement la
besogne : « Les cadavres des indigènes exécutés sont déterrés […] et brûlés
dans un four à chaux avec des branches d’olivier par des prisonniers de guerre
italiens. » Une note du commissaire Bergé, le même jour, confirme que ces
prisonniers étaient « au service de M. Lavie ». Pendant dix jours, le four est
alimenté sans relâche. Une fumée bleuâtre, chargée d’une odeur âcre de chair
brûlée, s’élève dans le ciel de Guelma, visible à des centaines de mètres à la
ronde. Les corps des trois Abda, mêlés à ceux de leurs compagnons d’infortune,
sont réduits en cendres dans la volonté glacée d’effacer jusqu’à la dernière
trace de leur existence. Un effacement qui, paradoxalement, grave à jamais
leurs noms dans la mémoire algérienne.
Souidani Boudjemaâ, lui, survit aux massacres. Mais il n’oublie pas. Hanté par le
sacrifice de ses compagnons, il devient l’un des fondateurs du Comité
Révolutionnaire d’Unité et d’Action, puis membre du « Groupe des 22 »,
étincelle décisive qui met le feu à l’insurrection du 1er novembre 1954. Il
tombe à son tour les armes à la main, le 16 avril 1956, rejoignant dans la
légende les frères dont il était encadré sur la photo.
Aujourd’hui, le stade municipal de Guelma porte le nom de Chahid Ali Abda,
hommage à l’enfant du club et à l’homme qui refusa d’abaisser le drapeau. Les
vestiges calcinés du four à chaux Lavie, eux, sont devenus un haut lieu de
mémoire, témoignage indélébile de la barbarie coloniale. Le livre « Ils ont
assassiné mon grand‑père en mai 1945 à Guelma », publié aux Éditions Arcane
17 en 2025 par leur descendante Sabrina Abda, restitue avec une pudeur
minutieuse la vérité familiale, brisant le silence des fours à chaux. Quant à la
photographie, elle demeure, inaltérable. Dans ses couleurs restituées par la
piété des mémoires, elle dit que ces trois jeunes hommes ont choisi la liberté
au prix du feu. Leurs visages sans sourire, graves comme une aube de combat,
portent une promesse qui ne s’éteindra jamais.
Oussama Djidjeli, in l’Algérie à travers ses anciennes photos
