La chronique d’Ahmed Cheniki

ZOUBIR SOUISSI, l’utopie contrariée

Zoubir Souissi, journaliste et romancier, cofondateur du Soir d’Algérie est
intraitable. Il écrit sur tout et parle de tout. Une grande érudition. Un souffle
apaisant, une voix qui savait rire et s’indigner, mais toujours avec cette
humanité que tous ses proches lui reconnaissaient et qui ne se démentait
jamais. Souissi fut un homme de presse, un homme de lettres, mais surtout un
homme de cœur, à l’amitié sincère. Il savait accueillir, écouter, rire, plaisanter,
partager, et transformer chaque rencontre en un moment de fraternité et d’un
grand éclat de rire fait d’intelligence. Zoubir était un frère.
Dans la presse algérienne, il est perçu comme une personnalité à la fois grave
et tendre, un témoin qui sut dire l’Algérie avec la plume du journaliste et la
sensibilité du romancier. Lecteur passionné, il avait parcouru tout García
Márquez et connaissait Nedjma de Kateb Yacine presque par cœur. Mélomane,
il portait en lui Constantine, le malouf et Mohamed Tahar Fergani comme des
territoires scellés par l’affection.
Zoubir Souissi, l’ami, il était plus qu’un ami, plus qu’un frère, l’un des
journalistes les plus passionnants et des plus brillants de la presse algérienne.
Mais il fut aussi un écrivain, un romancier talentueux, auteur de deux œuvres
marquantes : Les Tribulations du caméléon et La Tête des orphelins. Homme
d’une grande humanité, il savait accueillir, tendre la main, inviter les
journalistes célibataires à rompre le jeûne chez lui. Affable, grand lecteur, il
aimait Hemingway, Neruda, la littérature latino américaine, et faisait de la
lecture une respiration vitale.
C’est vrai qu’il a été à la bonne école, à Alger-Républicain, fin 1964-début
1965, puis au quotidien de Constantine, An-Nasr, où il pouvait côtoyer de
grandes plumes, notamment Malek Haddad et Kateb Yacine. Il fourbissait ses
armes à la « Culturelle ». Et aussi de jeunes journalistes de Constantine qui
débutaient dans le métier à l’époque, Maamar Farah, Boubekeur Hamidechi,
Salim Mesbah. Puis à El Moudjahid, avant de diriger la rédaction de Révolution
Africaine, en compagnie de notre ami Zoubir Zemzoum, qu’il quitta après
quelques désaccords pour rejoindre l’APS, un endroit alimentaire.
Souissi aimait le reportage : pour lui, le journalisme était avant tout enquête
et investigation. Mais il savait que les conditions minimales d’exercice de ce
métier étaient absentes dans l’Algérie de son temps. « Le journalisme ne peut
s’accommoder de l’autoritarisme », répétait il souvent. Il considérait la presse
gouvernementale comme un lieu complexe, traversé par la censure et la
propagande, mais où une parole différente pouvait parfois se frayer un chemin.

Il n’y avait que cela : il ne pouvait travailler ailleurs. La plume, c’était sa
vocation. Mais, à l’intérieur des rédactions, les débats et les désaccords n’en
finissaient pas. Le journal était souvent traversé par une parole plurielle. Zoubir
avait son point de vue, qui se démarquait de nombreux autres journalistes ; il
estimait qu’un journaliste ne devait pas être prisonnier d’un clan ou de
quelques présupposés idéologiques. Il insistait sur la vérification de
l’information et la multiplication des sources. C’était Zoubir. Il savait qu’il était
dans la gueule du loup, lui qui avait cherché à rendre la presse plus
professionnelle, c’est à dire marquée par les jeux de l’éthique.
Je me souviens de cette discussion interminable, chez lui, sur la question de
l’éthique, après que nous eûmes débattu à Alger de la nécessité d’une instance
constituée exclusivement de journalistes, qui serait chargée des questions
éthiques. À l’époque, on pouvait encore espérer l’émergence d’une certaine
pluralité, mais qui devait être encadrée par une morale. À ce propos, nous
avions évoqué cette distinction en convoquant Kant, Spinoza, Arendt,
Nietzsche, mais aussi Ibn Rochd. Zoubir était un puits de savoir ; il aimait la
philosophie, lui qui avait rédigé, dans Révolution Africaine, un article mettant
en relief la nécessité des espaces philosophiques dans la mise en œuvre de tout
discours journalistique sérieux. Déjà, il insistait sur la nécessité de la mise en
place d’un conseil d’éthique et d’une rigoureuse définition des rapports avec le
pouvoir politique, les autres instances politiques et le paysage social. Il comprit
vite que son combat ne pouvait aboutir dans l’immédiat, il ne se faisait pas
d’illusion, lui qui connaissait très bien les lieux institutionnels. Au Soir d’Algérie,
il avait tenté des choses, puis il fut désenchanté, forcé à l’exil. Professionnel.
Déjà, dans les années précédant le multipartisme qui, aimait-il dire, ne
signifiait pas pluralisme, Il savait que la presse gouvernementale, certes, lieu et
enjeu de luttes, marquée par les jeux de la censure et de la propagande, était
complexe, elle permettait parfois à une parole différente de se frayer un
espace dans un univers peu ouvert. Zoubir aimait discuter et se faisait vite
adopter par les locuteurs qui apprenaient chez cet homme énormément de
choses.
J’aimais beaucoup converser avec lui, moi qui allais souvent chez lui. Il
discutait sans relâche, se faisait adopter par ses interlocuteurs, et chacun
apprenait de lui. Ses conversations étaient des leçons de journalisme, mais
aussi de littérature et d’art. Avec lui, on parlait de football, de cinéma, de
projets avortés comme celui qu’il avait imaginé avec Nasreddine Guenifi sur
Ahmed Bey et ses rapports avec l’Émir Abdelkader.
Je me souviens avoir offert à sa fille, Kahina, à l’occasion de son anniversaire,
un âne en peluche, gentil clin d’œil à Kateb Yacine, qu’on avait appelé « Giscard

», en réaction au nom donné par l’ancien président français à son chien,
Jugurtha. Zoubir était quelqu’un qui aimait énormément le journalisme tout en
étant à l’étroit dans l’espace médiatique algérien.
Il lança, avec d’autres journalistes, Fouad Boughanem, Maamar Farah,
Djamel Saïfi et Bederina, Le Soir d’Algérie, espérant créer un espace de liberté.
Mais après dix années de direction, il constata que les résistances étaient fortes
et que trop peu de choses avaient changé. Il s’éloigna peu à peu, non sans
tenter de mettre en place un conseil d’éthique ou des lieux de débats,
expériences vite étouffées.
Zoubir Souissi fut aussi romancier. Dans Les Tribulations du caméléon, il
déployait une satire sociale, une fresque où le personnage principal, changeant
de couleur et d’identité, incarnait les contradictions d’une société en mutation.
Les critiques y virent une métaphore de l’Algérie post indépendance, tiraillée
entre ses idéaux et ses compromissions.
Dans La Tête des orphelins, il explorait la douleur de l’abandon, la mémoire
des guerres, les cicatrices laissées par l’histoire. Ce roman, empreint de
mélancolie, fut salué pour sa profondeur humaine et sa capacité à dire
l’indicible. « Souissi écrit avec le cœur d’un journaliste et la plume d’un poète »,
nota un critique. Ses romans, bien que peu nombreux, sont des pierres
précieuses dans le paysage littéraire algérien, témoignant de son regard lucide
et sensible.
Souissi était l’ami des artistes et des intellectuels. Il riait de tout et de rien,
usant de parodie et de pastiche. Ses chroniques reflétaient cette joie de vivre
teintée de mélancolie. Il aimait Pablo Neruda, répétant souvent le vers : «
J’avoue que j’ai vécu. » Il appréciait Halim Mokdad et Mohamed Benchicou,
partageant avec eux une même passion pour la liberté de la presse.
Zoubir Souissi fut un journaliste de conviction, un romancier sensible, un
intellectuel généreux. Ses colères étaient franches, ses rires contagieux, ses
textes incisifs. Il incarna une presse qui refusait l’oubli, une littérature qui
portait les cicatrices de l’histoire. Ses romans, ses chroniques, ses débats, ses
projets avortés, tout cela compose une œuvre de vie, une mémoire vivante. Il
demeure un passage obligé pour comprendre la presse algérienne, ses luttes,
ses illusions, ses résistances. Mais aussi pour saisir comment un homme peut
transformer le journalisme en art, et l’écriture en combat.
Mort en 2021, Zoubir Souissi laisse derrière lui deux romans, Les Tribulations
du caméléon et La Tête des orphelins, mais surtout le souvenir d’un homme qui
aura incarné la presse comme un combat et la littérature comme un

monument. Ses textes, ses chroniques, ses rires et ses colères sont autant de
fragments d’une vie intensément vécue.
Comme le héros de Pablo Neruda dont il aimait citer le titre, Souissi aura
beaucoup vécu, et beaucoup donné. Il est l’un des journalistes qui ont marqué
toute une génération, une figure essentielle pour comprendre l’histoire de la
presse algérienne, ses illusions et ses résistances, ses chutes, ses indignités, ses
belles choses, mais aussi pour saisir comment un homme peut transformer
l’écriture en miroir de la société et en acte de liberté. Il a permis, à travers les
lieux interstitiels de l’écriture journalistique de comprendre relativement les
bruissements de la société. Zoubir était, comme Gramsci, à la fois pessimiste,
mais de son pessimisme se dégagent paradoxalement de grandes espérances.
Son fils Nazim qui était plus qu’un fils, un ami, son meilleur ami, réalisateur,
journaliste et documentariste, décéda quelque temps après, il avait 45 ans, il
était notamment l’auteur (avec son épouse, Zineb Merzouk) de Merci
civilisation et collaborateur comme réalisateur exclusif du documentaire réalisé
par l’écrivain, Djillali Khellas, La Patrie au cœur, le théâtre de Kateb Yacine. Voir
moins.
Ahmed Cheniki

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