Ammar Allalouche et la nostalgie des premiers pas
Ammar Allalouche, artiste plasticien (1939-2020) : La carrière exceptionnelle
d’un perfectionniste
Lors de ses innombrables rencontres avec les artistes et les journalistes, Ammar
Allalouche disait toujours qu’il était « l’éternel insatisfait » à la quête de la
perfection. Très exigeant et extrêmement méticuleux dans son art comme dans
sa vie, il représentait cette génération d’artistes au sens pointu. Il se plaisait à
rappeler ses souvenirs d’enfance qui l’ont marqué dans sa vie.
Il racontait avec nostalgie ses premiers pas dans l’art en regardant sa mère
travailler l’argile pour «donner naissance» à un ustensile, comme le faisaient
jadis toutes les femmes de la campagne en Algérie. «J’ai appris l’art dès mon
enfance, je voyais ma mère pétrir cette terre grasse ; je sentais l’essence de
cette argile, son odeur, et les doigts m’en démangeaient. Le métier à tisser de
ma mère, je le voyais aussi comme une harpe.
A partir de là, tout l’art m’a interpellé», révélait-il. Ammar Allalouche n’était
pas uniquement artiste peintre. Il a exploré plusieurs domaines artistiques qu’il
a marqués de son empreinte. Il était aussi sculpteur. Ce que beaucoup de gens
ne savaient pas. Dans son atelier, ses œuvres qui rappelaient la belle époque,
riche et féconde, côtoyaient fièrement ses toiles, soigneusement accrochées
aux murs, comme pour narguer le temps.
Il avait une relation très intime avec sa flûte, un instrument devenu son
confident durant ses moments de solitude qu’il savait parfaitement caresser
avec ses doigts et jouer des airs pour raconter ses souvenirs de jeunesse.
Allalouche était surtout un vrai magicien du verbe lors de ses mémorables
allocutions lors d’événements artistiques et rencontres culturelles, prenant des
allures de réflexions profondes et de visions sur l’art et la condition des artistes
en Algérie et dans le monde. Il avait sa manière à lui d’aborder les sujets liés
aux Beaux-arts en Algérie, provoquant d’interminables débats.
Des œuvres d’une grande diversité
Il ne ratait pas la moindre occasion pour marquer sa présence dans diverses
manifestations artistiques et surtout exprimer et partager ses soucis et ses
inquiétudes quant au présent et au devenir des beaux-arts dans son pays.
Comme beaucoup d’artistes dans le monde, Allalouche n’a pas été prophète
dans son pays durant des années, malgré une reconnaissance de son apport
dans l’histoire des arts plastiques en Algérie, depuis les années 1960. Cela le
touchait profondément. Il le regrettait amèrement et ne le cachait pas.
Mais il ne se lassait guère de créer et d’innover, car cela représentait l’essence
de son existence. Lui qui avait côtoyé les géants de ce mode d’expression
durant les années 1970 et 1980 en passant par sa mémorable contribution en
tant qu’enseignant pendant plusieurs années à l’Ecole des beaux-arts de
Constantine. Avec une carrière qui s’est étalée sur 57 ans, aussi riche que ses
œuvres ayant touché différents thèmes de la vie, et faisant le tour des plus
prestigieuses expositions et galeries du monde, il demeure parmi les artistes
plasticiens les plus prolifiques d’Algérie, avec la reconnaissance de ses pairs et
ses contemporains.
Allalouche ne s’est jamais arrêté de créer et de produire jusqu’à ses derniers
jours. Il nous a quittés le 16 juillet 2020 à l’âge de 81 ans, laissant derrière lui
une œuvre immense, d’une valeur inestimable, avec des toiles qui demeurent
conservées dans les plus importants musées algériens. Sa dernière apparition
en public remonte au 8 juin 2020, lors d’un hommage réservé par le ministère
de la Culture à plusieurs personnalités à l’occasion de la Journée nationale de
l’artiste. Il y avait prononcé sa dernière intervention.
Une vie vouée aux beaux-arts
Né en 1939 à El Milia, Ammar Allalouche connaîtra une vie difficile, à l’instar de
tous les enfants de cette région montagneuse de l’actuelle wilaya de Jijel
durant la période coloniale. Une région à la nature verdoyante, mais aussi dure,
ayant enfanté des générations de maquisards et qui avait été l’un des fiefs des
combattants de la Révolution durant la guerre de Libération nationale (1954-
1962). En poursuivant ses études, malgré les éprouvantes conditions de
l’époque, il avait pour seul cap de faire carrière dans les beaux-arts. Diplômé de
l’Ecole des beaux- arts d’Alger, il entamera dès l’âge de 24 ans un long parcours
qui fera de lui l’un des grands militants de l’art.
Il fera des études techniques à Constantine, Annaba et Alger, avant de travailler
aux services des ponts et chaussées (actuelle direction des travaux publics) de
la ville de Constantine, avant de marquer un passage comme moniteur dans le
cadre de la formation professionnelle des adultes. Mais c’est dans
l’enseignement, pour lequel il était doué, qu’il fera l’essentiel de sa carrière
professionnelle, notamment à l’Ecole des beaux-arts de Constantine, à l’Institut
de communication et à l’Institut d’architecture et d’urbanisme de l’Université
de Constantine.
Il sera également directeur de la Chambre des arts et métiers de la wilaya de
Constantine, puis responsable du département artistique du Musée central de
l’armée à Alger dans les années 1980. On ne compte plus ses activités
artistiques, ses présences et ses inestimables contributions dans plusieurs
organismes en Algérie et en Tunisie, pays dans lequel il effectuait de longs
séjours, mais aussi ses nombreuses expositions et conférences. Il était
notamment membre de l’Union nationale des arts plastiques et membre
fondateur de la section de l’Est qu’il avait présidée, avant d’être élu président
de l’Association nationale des arts plastiques dans les années 1990,
parallèlement à sa qualité de membre de l’Association internationale des arts
plastiques auprès de l’Unesco.
Un militantisme pour un art nouveau
Depuis le début des années 2000, Allalouche consacrait beaucoup de son
temps à la recherche en travaillant sur divers thèmes comme «la relation entre
les arts et l’architecture», «les arts et les métiers», réalisant des ouvrages qui
resteront comme des références pour la postérité. Il recevra plusieurs
distinctions en Algérie et à l’étranger, notamment celle de la présidence de la
République en 1987. Sur un site web qu’il avait conçu pour présenter aux
jeunes générations sa carrière, ses œuvres, ses activités et ses expositions, il ne
cessait d’expliquer ses réflexions, ses visions et surtout son militantisme pour
un art nouveau à travers ses multiples entretiens réalisés avec la presse, mais
aussi les nombreux articles qui lui ont été consacrés. «Je suis proche des tous
ceux qui militent en faveur d’un art nouveau, car pour moi, l’art nouveau est
tout d’abord une optique et une vision de la modernité comme étant une
tendance vers l’universalité. Mon art depuis plus d’une quarantaine d’années
représente l’objectivation des manières d’enracinement de la figuration.
Dans la conscience et la tradition ethnique et (éthique), surtout dans l’art
populaire. Je suis toujours prêt à transformer le sujet (objet), considéré au
profil de la peinture, en gardant pourtant l’intention d’intégrer à l’œuvre une
pensée morale qui, si elle veut devenir active, demande une forme concrète et
c’est la raison pour laquelle je crée une alternance du figuratif et de l’abstrait
lorsqu’il s’agirait du figuratif et de l’abstrait lorsqu’il s’agirait de proposer une
lecture à la portée d’un certain public averti. Un schéma qui n’est que
représentation intermédiaire entre le concept et les données de la
perception», disait-il dans un entretien journalistique. Allalouche est parti, mais
son œuvre et ses contributions marqueront son empreinte dans l’histoire des
arts plastiques en Algérie.
S. Arslan, in El Watan
