Histoire

El Finga

Le 8 décembre 1865, la population de Marengo (Hadjout) et des environs fut
rassemblée pour assister à l’exécution publique d’un homme dont le nom était
Ahmed Ben Si Dehmou. Ramenée d’Alger en grand charroi, la guillotine était
dressée depuis la veille sur la place du village. Le supplicié avait été conduit,
quant à lui, sous l’escorte de l’armée le matin même de la prison de Blida où il
se trouvait incarcéré.
Ahmed Ben Si Dehmou avait été condamné à la peine capitale le 25 août
précédent par la cour d’assises de Blida. On lui reprochait d’avoir été l’auteur
d’un incendie qui s’était déclaré dans la forêt de Bou Fadel.
Lors de même session, la cour d’assises de Blida a jugé un autre homme,
Mohamed Benarba, accusé d’avoir allumé un incendie qui avait ravagé une
concession de chênes liège à Tefeschoun. Verdict : travaux forcés à perpétuité.
Le Tell, journal de Blida, rapporte les termes de l’argumentation du procureur
impérial dans son réquisitoire contre Mohamed Benarba : « Le 23 août,
quatorze incendies se manifestaient sur divers points de notre ressort
juridictionnel. Le même jour, des incendies éclataient également dans la
province de l’Est, où se trouvent les plus belles forêts. Partout, on retrouve la
main des indigènes. C’est par la flamme qu’ils veulent maintenant obtenir ce
que les armes n’ont pu leur faire conquérir. »
Le réquisitoire du premier avocat général de la cour impériale qui avait
demandé et obtenu la tête d’Ahmed Ben Si Dehmou a développé les mêmes
arguments tout en étant plus explicite: « Le jour où Ben-Si-Dehmou mettait le
feu à Bou-Fadel, le même jour et presque à la même heure, quatorze foyers
d’incendies éclataient dans la plaine de la Mitidja. Partout, il a été démontré
que le feu a été allumé par des indigènes. La simultanéité de ces nombreux
attentats révèle, parmi les Arabes, l’existence d’un complot tendant à obtenir
par le feu ce qu’ils n’ont pu obtenir par l’insurrection. »
En fait de démonstration de l’existence d’un complot , il n’y en eut pas. Pas plus
que ne furent apportées aux procès les preuves établissant la culpabilité des
condamnés. Seulement voilà, les autorités administratives, militaires et
judiciaires avaient décidé de frapper fort et sans attendre. Les accusations
étaient fondées sur de simples soupçons, ou encore sur la base de délations
qu’on ne se donnait même pas la peine de vérifier. Peu importait d’ailleurs que
les culpabilités fussent réelles ou simplement supposées, pourvu que les procès

viennent donner lieu sans attendre à des châtiments dont la seule vertu était
de plonger les populations dans l’effroi et la terreur!
Quelques jours après la condamnation d’Ahmed Ben Si Dehmou, on retrouva
pendu à un arbre l’homme qui l’avait dénoncé aux autorités. Celles-ci s’en
réjouirent presque et elles considérèrent que ces représailles venaient
administrer la preuve, a posteriori, de la culpabilité du condamné !
Dans toute l’Algérie, les tribunaux siégeaient sans discontinuer et les
juridictions militaires n’étaient pas en reste. Le 11 décembre de la même
année, le deuxième conseil de guerre de la division de Constantine, siégeant à
Bône (Annaba) condamnait Othmane Ben Mezghich de Saâda à vingt ans de
travaux forcés pour incendie volontaire d’une forêt domaniale. Dans la séance
du 15 décembre, le même conseil de guerre condamnait sous le même le chef
d’accusation Embarek Benaïssa de la tribu des Beni Maali (Djidjelli) aux travaux
forcés à perpétuité et Si Amer Ben Si Ali de la tribu des Aït Frah (Bougie) à dix
ans de travaux forcés.
Fodil Ourabah

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