« Je » est un autre
Je ne sais plus pourquoi, beaucoup de gens aiment employer le pronom personnel, nous,
l’expression de la collectivité, comme s’ils voulaient mettre en évidence un seul point de
vue, une pensée unique. Ces gens-là voudraient s’approprier mon langage, faire de moi une
partie d’eux. Je n’ai jamais compris cet usage par le voisin de ce « nous » qui ferait que je
sois broyé par son désir de tout avoir. Je lui dis tout simplement : ce « nous » est un pronom
de majesté, non ? Il ne comprend pas, je reprends, s’il te plait, emploie plutôt le « je », tu es
toi, pas moi. Ni moi en toi.
Je n’ai jamais su qui se cache réellement derrière le « Nous » ou le « On ». Que signifient-ils
précisément ? Dans la presse ou dans les espaces universitaires et même parfois, dans les
espaces sociaux, le « je » est souvent répudié au profit d’un « Nous » qui n’est plus
majestueux, mais qui se prend pour un « je », alors que dans ces conditions le « je » porte
les oripeaux du « nous ». Le « je » est aussi collectif que le « nous ». « Je » peut ne pas être
moi, il pourrait être quelqu’un d’autre, surtout dans les biographies, quand je me raconte ou
quand j’évoque une expérience personnelle. Il a raison, Rimbaud, Je est un autre. Mais pas
uniquement, mon cher Arthur, il est aussi moi avec les autres, ma formation, des débris de
mémoire sociale, les autres. Mais, avec tout ça, j’emploie le « je », toi, Arthur, tu es un autre
« je ». Nous sommes différents. Toi, tu es poète, moi, je ne le suis pas.
J’ai toujours voulu utiliser le « je » à la place du « nous », l’un et l’autre sont pluriels tout en
étant marqués par une certaine singularité. J’ai beaucoup apprécié la thèse d’Assia Djebar
sur sa propre œuvre. Ainsi, le « je » peut prendre de la distance avec l’objet du travail. Il y a
tout un jeu de rôles qui caractérise le rapport que le « je » du chercheur entretient avec la
recherche. J’ai souvent employé dans mes textes le « je » tout en prenant une certaine
distance avec l’objet, réactivant ce plaisir et cette passion qui accompagnent la froideur du
chercheur. Je sais que le « Je » porte en lui d’autres « Je », c’est ce que j’appelle tout
simplement le « Je » transtextuel, il est singulier tout en étant paradoxalement collectif,
mais aussi porteur d’une longue histoire et producteur de choses singulières. J’ai vraiment
horreur du « nous » qui m’engloberait dans le discours d’un locuteur particulier qui peut-
être intelligent, idiot, truand, poète. Mon « je » me suffit, le « Nous » m’insupporte.
J’ai aussi aimé le livre de Pierre Bourdieu sur le monde universitaire, donc sur sa pratique
également, un « je » dans un « nous », « Homo academicus » (Ed. Minuit, 1984), poursuivant
autrement les travaux d’Emmanuel Kant et de Max Weber sur le même sujet. Ils n’aiment
pas ce « nous » bidon, illusoire. Je suis convaincu que le « nous » souvent utilisé dans les
médias et à l’université est un « je » dans son entièreté portant plusieurs pans mémoriels,
des expériences, des résidus de la formation, un « je » pluriel, enclin à une mise à distance
avec l’objet. Le journaliste ou l’universitaire, même si fictivement, ils utilisent le « nous »,
c’est le « je » transpersonnel qui parle, s’inscrivant dans une posture subjective et donnant
l’illusion d’une prétendue objectivité. Le travail d’objectivation du réel est marqué par les
jeux de la subjectivité. A plus forte, raison, je n’aime pas que mon voisin m’implique dans
son discours. Je suis « je », pas « nous », ni « on ».
On emploie aussi énormément le pronom personnel « on » qui se donne la vocation de
l’impersonnel et de l’indétermination, jouant sur plusieurs registres et suggérant une
neutralité illusoire. Il est à la fois singulier et pluriel, subjectif-objectif, absent-présent, il se
substitue dans le langage courant au « nous » sans avoir les vertus de ce pronom, mais en «
démajestuant » le collectif en l’investissant, dans de nombreux cas, de sentiment et
d’affectivité. Il se substitue tantôt au « nous », tantôt au « il ». Décidément, il n’arrête pas de
jouer, de s’amuser et parfois de verser dans le sérieux, ce « on » qui porte à la fois les
oripeaux de l’impersonnel et de la troisième personne du singulier et du pluriel et qui voyage
sereinement dans le « nous » collectif, un train qui donne à vivre l’ambigu et l’ambivalent…
Les « effets d’objectivation » (Pierre Bourdieu) exigent le désir d’expliquer les choses, en
partant du « Je », pas des intentions ou des désirs, mais du questionnement du terrain : «
expliquer ce que les gens font à partir non de ce que les gens disent de ce qu’ils font, mais de
ce qu’ils sont », objectiver le sujet et le sens pratique à partir de cette nécessité de « briser le
miroir de soi » (Godelier). À partir du « je » qui observe, vit…
