Histoire

Michèle Audin, une héritière au cœur de l’histoire

Michèle Audin, ce n’est pas seulement la passion des chiffres. C’est aussi un
talent littéraire. En Algérie, elle n’avait peut-être pas la même réputation que
son père, Maurice, mort pour la cause algérienne en 1957, ni celle de son frère
Pierre, décédé en 2023, un homme engagé.

Mais Michèle Audin, qui s’est éteinte le 14 novembre dernier à l’âge de 71 ans,
a montré, elle aussi, qu’elle pouvait écrire l’histoire. Qu’elle avait de qui tenir.

Cette brillante mathématicienne avait trois ans à Alger lorsque son père, dont
elle a hérité la passion pour l’algèbre et la géométrie, est torturé et assassiné
par l’armée française.

Une disparition qui va forger le caractère de la petite fille qui consacrera sa vie
à donner de la voix à ceux que l’histoire tente d’effacer. Depuis qu’elle a pris
conscience des circonstances de la mort de son père, cette aînée de la famille
n’a cessé, avec sa mère Josette, ses frères Louis (1955) et Pierre (1957), mais
aussi toute une génération d’historiens et de militants, de se mobiliser pour
obtenir la vérité.

D’Alger à Strasbourg

Après l’indépendance, la famille s’installe en France, à Strasbourg, où Michèle
grandit tout en portant en elle l’Algérie de son enfance.

Elle mettra des années à « comprendre qu’elle était Française » et à « perdre
son accent algérois », confiait-elle.

Passionnée par les langues et, comme ses parents, par les mathématiques, elle
apprend très tôt l’arabe, qu’elle lit et écrit dès la sixième.

Elle poursuit ensuite un parcours scientifique remarquable, jusqu’à devenir
spécialiste de géométrie symplectique et professeure à l’Institut de recherche
mathématique avancée de l’Université de Strasbourg, à partir de 1987.

Sa réputation scientifique attire l’attention des hautes autorités françaises : en
2008, Nicolas Sarkozy, alors président de la France, propose de la nommer
chevalier de la Légion d’honneur pour sa contribution à la recherche
fondamentale et à la vulgarisation mathématique. Michèle Audin refuse
sèchement.

L’année précédente, sa mère avait écrit au président français pour demander
que la vérité soit dite sur l’assassinat de Maurice Audin, mais l’Élysée n’a jamais
répondu. Elle considère donc qu’accepter une distinction serait une forme de
renoncement.

Il faudra attendre 2018 pour qu’Emmanuel Macron reconnaisse officiellement
la responsabilité de l’État français dans la mort de Maurice Audin, dont le buste
en hommage à son sacrifice orne la place qui porte son nom, en plein centre-
ville d’Alger. Et Michèle Audin, ce n’est pas seulement la passion des chiffres.
C’est aussi un talent littéraire.

Une œuvre pour les oubliés de l’histoire

En 2013, elle publie « Une vie brève », un livre consacré à la vie de son père. «
Ni le martyr, ni sa mort, ni sa disparition ne sont le sujet de ce livre. C’est au

contraire de la vie, de sa vie, dont toutes les traces n’ont pas disparu, que
j’entends vous parler ici », a-t-elle précisé.

Elle y raconte, par fragments, la vie d’un jeune homme ordinaire, passionné de
mathématiques, lecteur de Gandhi et militant discret. Un garçon surtout « doux
et gentil », tel que le décrivent ceux qui l’ont connu.

Cette création ouvre la voie à une œuvre abondante. Parmi ses romans : la
formule de Stokes (2016), Comme une rivière bleue (2017), Josée Meunier, 19
rue des Juifs (2021), Oublier Clémence, ou plus récemment La maison hantée
(2025).

Autre passion de cette femme à l’esprit très fécond : l’histoire. Elle devient
l’une des voix contemporaines les plus importantes sur la Commune de Paris, à
laquelle elle consacre un blog monumental, une chronique quotidienne dans
L’Humanité en 2021, et plusieurs ouvrages historiques, dont La Semaine
sanglante (2021), où elle établit un décompte rigoureux des morts : au moins
15.000, conclut-elle, archives à l’appui.

Pour beaucoup, Michèle Audin a su redonner, grâce à son travail de mémoire,
une voix aux effacés, comme elle l’a fait pour son père.

Femme discrète, droite, intègre, « sans compromis », disait-on d’elle, elle aura
poursuivi jusqu’au bout ses trois passions : les mathématiques, la littérature et
l’histoire.

Elle s’est éteinte, à Strasbourg, la ville où elle avait longtemps enseigné et
qu’elle connaissait intimement. Elle y a été inhumée, à proximité de sa famille,
dans la sobriété.

Ainsi se clôt le parcours d’une femme dont la vie fut un combat pour conjurer
l’oubli et éclairer les zones d’ombre de l’Histoire. L’Histoire dans laquelle elle
rentre par la grande porte et que n’oublieront pas de si tôt des générations
d’Algériens et de Français.

Karim Kebir, in TSA.

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