Musique

Zahouania, la Lionne d’Oran

Cheba Zahouania n’appartient pas seulement à la scène musicale algérienne :
elle appartient à la mémoire émotionnelle d’un peuple. Depuis plus de quatre
décennies, sa voix rauque, humaine, imparfaite comme un diamant brut,
traverse les générations, porte les nuits d’Oran, accompagne les mariages,
console les solitudes et réveille les nostalgies. Elle chante comme on respire,
comme on résiste, comme on aime, comme on survit. Et tant que sa voix
continue de rugir, un morceau d’Algérie continue de battre, de sourire, de se
reconnaître.

Il est des artistes qui sont nés deux fois : une première fois dans une maison
modeste, une seconde fois dans une ville entière. Halima Mazzi, devenue
Cheba Zahouania, fait partie de ces êtres rares. Née en 1959 dans le quartier
populaire de Médioni, elle grandit dans un monde qui ne théorise pas la
musique : il la vit. Les ruelles, les cris du marché, les conversations d’un balcon
à l’autre, les fêtes familiales, les meddahates dont les voix résonnent comme
des prières païennes tout cela constitue son apprentissage. Rien de
sophistiqué, rien d’académique : seulement la vie, brute, vibrante,
indisciplinée.

Et c’est de cette vie que naît sa voix. Une voix qui n’a rien d’une voix de salle de
classe, mais tout d’une voix forgée dans la matière vive du quotidien. Rauque,
cassée, vibrante, elle porte dès les premières notes une profondeur qui ne
trompe pas. Quand elle devient « Zahouania la Joyeuse », ce n’est pas un nom
d’artiste : c’est un manifeste. Dans une Algérie où chanter est déjà difficile, et
où chanter en tant que femme l’est encore davantage, elle choisit de ne pas
courber l’échine. Elle chante, simplement, comme si c’était l’unique manière
d’exister.

Au début des années 1980, elle enregistre ses premiers titres. Les cassettes
tournent dans les taxis d’Oran, les salons populaires, les petites fêtes où l’on
danse jusqu’à l’épuisement. Sa voix devient une complice des nuits. Une

présence qui réchauffe. Une confession qui apporte du courage. Zahouania,
déjà, n’imite personne. Elle crée son propre espace : celui d’une femme qui n’a
pas besoin de demander l’autorisation d’être sincère.

Puis arrive 1987 l’année où sa trajectoire croise celle de Cheb Hasni. L’alchimie
est immédiate. Hasni, c’est la douceur blessée ; elle, c’est le feu et la vérité
brute. Ensemble, ils enregistrent « Beraka », une chanson qui secoue l’Algérie
entière. Trop franche pour les uns, trop moderne pour les autres, trop vraie
pour les prudents mais absolument parfaite pour les jeunes qui y reconnaissent
pour la première fois ce qu’ils ressentent.

«Beraka » devient un mythe. Elle dit l’amour sans filtre. Le désir sans faux-
semblant. Le quotidien sans hypocrisie. Et ce duo, cette rencontre improbable
entre deux âmes que tout oppose et que tout rapproche, devient l’emblème
d’une génération qui refuse de se cacher.

L’Algérie danse, chante, se dispute, se retrouve à travers eux.

Mais le 29 septembre 1994, la vie plante ses griffes. Cheb Hasni est assassiné à
Oran. Une balle dans la tête, une autre dans le cou. La jeunesse algérienne perd
un frère. Le raï perd son plus doux visage. Zahouania perd un membre de sa
famille artistique. La douleur est immense. Le choc, irréparable.

Elle s’exile alors en France. Non par fuite : par instinct de survie. L’Algérie vit
des années où chanter peut coûter la vie. À Paris, elle reconstruit sa trajectoire.
Elle enregistre, collabore, tourne, survit. Sa voix porte désormais une
mélancolie nouvelle, une maturité douloureuse. Dans les studios, elle
enregistre un album avec Cheb Khaled, signe chez Barclay, continue
d’enflammer les salles françaises, marocaines, canadiennes.

On raconte qu’un soir à Casablanca, pressée par le temps, elle enregistre douze
chansons en une seule nuit, comme si chanter était devenu sa manière de
rester debout.

À la fin des années 90, elle revient en Algérie. Le pays l’attend, comme une
famille attend un parent revenu de loin. Ses concerts deviennent des
événements. Les salles débordent, les festivals s’enflamment, les mariages
retrouvent leur reine. Et les anecdotes se multiplient.

Un soir, à Oran, elle arrive sur scène pieds nus elle a oublié ses chaussures à
l’hôtel. Les organisateurs paniquent. Elle rit et dit :

« Oran, c’est chez moi. Et chez moi, je chante pieds nus. »

La salle explose de joie.

Telle est Zahouania : spontanée, humaine, généreuse. Après chaque concert,
elle reste parfois trois heures à discuter avec les fans qui attendent dehors. Elle
signe, elle écoute, elle console, elle rit, elle partage un thé. Elle n’a jamais voulu
appartenir à une caste d’artistes lointains : elle appartient à son peuple. Ses
musiciens racontent qu’elle partage son cachet, qu’elle connaît la vie de
chacun, qu’elle s’intéresse, qu’elle soutient. Une reine sans couronne, mais
avec une humanité rare.

Sa discographie est immense. Près de 90 albums. Des centaines de titres. Des
collaborations légendaires avec Cheb Hasni, Khaled, Mami, Abdou, Hamid. Ses
succès «Beraka», «Ma Andi Zhar Maâak», «Rabi Rabi», «Warini Werak
Tergoud», «Omri Ma Nensak», «Allo Allo», «Galbi Bghak», «Ndir Fiha L’Akl»,
«Mech Teghdri» sont devenus les archives affectives d’un pays.

Ce sont des chansons que l’on écoute pour se raconter, pour se souvenir, pour
tenir.

Dans chaque taxi d’Oran, dans chaque mariage algérien, dans chaque soirée
entre amis, un moment finit toujours par lui appartenir. Sa voix déclenche
quelque chose d’immédiat : une danse, une larme, un rire, une mémoire. Elle
chante les vies ordinaires avec une puissance extraordinaire.

Même après son pèlerinage en 2006, lorsqu’on commence à l’appeler «Hajja»,
elle répond :

«Hajja, c’est pour la mosquée. Moi, je suis Zahouania… et je chante dans les
mariages.»

Car Zahouania n’a jamais cessé d’être elle-même.

Elle n’a jamais cherché la perfection technique La Lionne d’Oran : la voix qui a
offert un visage à la joie algérienne elle a cherché la vérité.

Elle n’a jamais cherché l’esthétique lisse elle a cherché l’émotion brute.

Elle n’a jamais cherché le prestige elle a cherché la proximité.

Aujourd’hui, quand une femme se lève dans un mariage pour danser sur « Rabi
Rabi », ou quand un chauffeur de taxi augmente le volume de « Beraka »,
quand un jeune découvre « Omri Ma Nensak » tard le soir sur Internet,
Zahouania revient vivre dans le cœur de chacun.

Parce que Cheba Zahouania, la lionne d’Oran, ne chante pas seulement la vie :
elle l’offre, elle la transmet, elle la répare.

Et tant que sa voix continuera de vibrer, c’est un peu de la joie algérienne la
joie indocile, populaire, chaleureuse qui refusera de s’éteindre.
Laâla Bechetoula, in le Quotidien d’Oran

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