Cheikh Sfindja (1844-1908), l’ange gardien de la Sanâa
Certains noms, dans la mémoire musicale algérienne, ne s’énoncent pas
comme les autres. On les prononce avec une nuance de respect, presque de
crainte révérencielle. Cheikh Sfindja est de ceux-là. Cordonnier de métier,
joueur de kwitra par vocation, il fut, de son vivant, le dépositaire d’un trésor
qu’il croyait destiné à disparaître avec lui. L’histoire, avec une ironie qu’il
n’aurait sans doute pas appréciée, en a fait tout le contraire : l’homme grâce à
qui la « Sanâa » algéroise a traversé le siècle.
Un enfant de Bouzaréah, dans l’ombre des Bachtobji
Mohamed Ben Ali Sfindja naît en 1844 — 1848 selon certaines sources — à
Bouzaréah, alors simple bourgade du fahs d’Alger (périphérie rurale), cette
campagne suburbaine qui ceinturait la ville. Fils d’Ali Benbraham Sfindja et de
Nafissa Bachtobji, il se rattache par sa mère à la lignée des Bachtobji, nom
porté par les artilleurs d’élite qui tinrent une place de choix dans la défense des
côtes algériennes à l’époque ottomane. La famille Sfindja elle-même, d’origine
« turque », comptait, au lendemain de la prise d’Alger en 1830, parmi les plus
fortunées de la capitale. Il naît d’ailleurs dans une bridjate, petite maison
fortifiée bâtie sous la Régence — un décor qui, avec le recul, semble annoncer
la vocation de gardien qui sera la sienne.
Cette enfance n’est pourtant pas celle d’un rentier oisif. Le jeune Mohamed
apprend l’arabe et le Coran auprès de son grand-père Brahim à la mosquée
Medjdouba de Bouzaréah, puis poursuit ses études à la Grande Mosquée
d’Alger. Et, fait qui surprend souvent ceux qui découvrent sa biographie : il
exerce le métier de cordonnier. Rien d’incongru à cela pour l’époque —
jusqu’au milieu du XXe siècle, nombre de maîtres de la musique arabo-
andalouse étaient artisans du cuir, du textile ou de l’orfèvrerie, la pratique
musicale relevant davantage d’une transmission de notable ou d’artisan lettré
que d’un métier à part entière.
De Mnemèche à Ben Farachou : l’héritage d’une chaîne ottomane
C’est vers 1875 que Sfindja « entre en musique », selon l’expression consacrée.
Il devient l’élève du plus grand maître algérois de la fin du XIXe siècle, le Cheikh
Abderrahmane Mnemèche (1809-1891), lui-même héritier du savoir d’un
maâlem antérieur, Ahmed Ben Hadj Brahim, qui fut le chanteur préféré du
dernier dey d’Alger, Hussein Dey. On mesure ainsi, à travers Sfindja, la
profondeur de la chaîne : trois générations relient encore, à la fin du XIXe
siècle, la Sanâa algéroise aux dernières années de la Régence ottomane. À la
mort de Mnemèche en 1891, Sfindja achève sa formation auprès d’un autre
cheikh, Ben Farachou, qui lui transmet le reste du corpus des noubas.
Doté d’une mémoire prodigieuse et d’une voix ample, Sfindja excelle bientôt
dans la Nouba et l’ensemble des genres qui s’y rattachent — ‘Aroubi, Qadria,
Zendani, Haouzi. Chef de formation, comme il sied à tout maâlem de l’époque,
il se produit accompagné d’un petit orchestre où l’on retrouve des musiciens
qui deviendront eux-mêmes des figures majeures : Maâlem Mouzino (Saül
Durand) au rabâb et à la kamandja, Maâlem Laho Seror à la kuitra, Cheikh
Chaloum au mandole. Sa renommée déborde vite Alger : on l’invite à Blida, à
Médéa, à Miliana, à Cherchell, à Mostaganem, pour animer fêtes familiales et
mariages. Dans la Casbah, c’est au café Malakoff qu’il se produit régulièrement
— un lieu qui aura une importance décisive dans la suite de son histoire,
puisque c’est là, enfant, qu’Edmond Yafil, fils du tenancier de la gargote voisine,
l’entend jouer pour la première fois.
Rouanet, Yafil, et le pas vers l’écrit
Le tournant de la carrière de Sfindja se joue dans les années 1890. En 1898, le
musicologue Albert Lavignac charge Jules Rouanet de rédiger le chapitre
consacré à la musique arabe de son Encyclopédie de la musique. À Alger,
Rouanet s’adresse naturellement à Sfindja, reconnu comme le doyen de la
musique andalouse de la ville — mais le maître ne parle pas français. C’est
Edmond Yafil, bilingue, qui sert d’interprète, puis de collaborateur à part
entière.
De cette rencontre naît un long travail de transcription : de 1899 à 1902,
Rouanet, Yafil et Sfindja couchent ensemble sur le papier soixante-seize airs du
répertoire. La démarche n’allait pourtant pas de soi. Fixer par écrit une
tradition jusque-là exclusivement orale heurtait de front les usages du milieu
traditionnel, où seule la transmission de bouche à oreille faisait autorité.
Sfindja dut être convaincu — Bachtarzi rapportera plus tard que, Rouanet étant
paralysé et Yafil souffrant des jambes, c’était le maître âgé qui se déplaçait lui-
même, tantôt chez Rouanet au Télemly, tantôt chez Yafil à Saint-Eugène. Le
fruit de ce travail, le Répertoire de musique arabe et maure, paraît en 1904
chez Yafil & Seror : il reste aujourd’hui l’une des sources les plus sûres sur les
poésies chantées de la Sanâa. Sfindja meurt avant l’achèvement complet du
projet ; Yafil poursuivra seul la transcription, entouré d’autres cheikhs.
La voix gravée : 1901, l’entrée dans l’ère du disque
Poussé, là encore, par Yafil, Sfindja franchit en 1901 un pas plus audacieux
encore : il devient le premier musicien algérien — sans doute le premier du
Maghreb — à enregistrer pour la firme Zonophone. Les prises, réalisées
d’abord sur cylindres avant d’être plus tard reportées sur disques 78, 45 puis 33
tours, sont nécessairement brèves, contraintes par la technique balbutiante de
l’époque. Elles n’en demeurent pas moins un témoignage inestimable : la seule
trace sonore directe qui nous reste d’une pratique musicale et d’une esthétique
vocale de la fin du XIXe siècle.
1905 : le gardien jaloux de son domaine sacré
En 1905, Alger accueille le Congrès international des orientalistes. Sfindja y est
convié et s’y trouve, de fait, érigé en dépositaire officiel du répertoire musical
algérois. C’est là que se noue l’épisode le plus souvent cité de sa légende —
mais dont il convient de préciser exactement les contours. Sfindja fait savoir à
Rouanet qu’une partie précise de son répertoire, le chant religieux, ne sera ni
partagée lors de la conférence-démonstration, ni jouée par d’autres interprètes
en sa présence : il va jusqu’à menacer de quitter la salle si quelqu’un s’y
risquait. C’est à ce sujet précis qu’on lui prête la phrase restée célèbre : « Cette
musique est à nous et elle disparaîtra avec nous. » Il ne s’agit donc pas d’une
profession de foi hostile à toute transmission — l’homme qui, la même
décennie, contribue à fixer par écrit et à graver sur disque l’essentiel de son art
en apporte lui-même le démenti — mais d’une ligne de partage assumée entre
un répertoire profane qu’il choisit de léguer au monde, et un fonds sacré qu’il
entend garder pour sa communauté.
Pour son œuvre de sauvegarde, la presse de son temps le qualifiera d’« ange
gardien » de la Sanâa algéroise.
Le salon du maître et l’empreinte laissée aux disciples
Sfindja avait fait aménager, dans le jardin de sa maison, un véritable salon de
musique où il enseignait. C’est ce cercle privé qu’Edmond Yafil, après la mort du
maître, cherchera à faire vivre sur la scène publique en fondant l’association El
Moutribia, conçue comme une transposition du salon de Sfindja à l’échelle de
la ville ; une autre association, El Mossilia, se réclamera elle aussi explicitement
de sa mémoire. Parmi les disciples, juifs et musulmans, qui assurent la
pérennité de son enseignement figurent Saül Durand dit Mouzino, Edmond
Yafil, Makhlouf Bouchara, Laho Seror, Ledjam, Chaloum, Abderrahmane Saïdi,
Mohammed Ben Teffahi, ou encore le mufti Boukandoura.
Cheikh Sfindja meurt le 6 juin 1908 à Alger. Il est inhumé au cimetière de Sidi
M’hamed, dans le carré de la famille Benali. Sa disparition marque, selon les
spécialistes de la tradition orale andalouse, une étape décisive de l’histoire du
chant classique algérois : avec lui s’éteint le dernier grand maître ayant reçu
l’héritage direct de la fin de la période ottomane, par la double filiation de Ben
Farachou et de Mnemèche. Mais grâce à ses disciples, à ses transcriptions et à
ses disques, cet héritage, loin de disparaître, a continué de résonner jusqu’à
nous.
Sources — El Watan (archives, « Mohamed Sfinja, maître Andalou : l’ange
gardien ») ; Jonathan Glasser, The Lost Paradise: Andalusi Music in Urban North
Africa, 2016 ; Alain Romey, « Tradition orale de la musique classique andalouse
arabe à Alger », Cahiers de la Méditerranée, 1994 ; Jules Rouanet et Edmond-
Nathan Yafil, Répertoire de musique arabe et maure, 1904 ; La Cordoba d’Alger.
��️PS. (Photo)
Debout de gauche à droite :
- Oulid El Mufti ;
- Sayah de Koléa ;
- Omar Bensmaïa et Mahmoud Bensmaïa, deux membres de la famille
Hamoud Boualem (connue par le surnom de Dar El Gazouz, la fameuse marque
de limonade algéroise) ; - Omar Boudarba.
Assis de gauche à droite : - Yahia Loucif ;
- Ahmed Lakehal (fondateur de la mosquée de Belcourt. Les Lakehal de
Belcourt n’ont pas de liens directs avec la famille des Lakehal de la Casbah) ; - Le Maître Mohammed Ben Ali Sfindja ;
- Le Maître Mohammed Ben Teffahi ;
- Bouchachia ;
- Omar El Mouhoub.
