La fugue de l’oranger, roman de SalihaSadek
J’ai quitté, à vingt jours, un jeune pays
libre et une grande nation». Un pays
qu’elle ne reverra que bien plus tard de
manière épisodique, mais qui continue
à l’habiter, ne pouvant se détacher du
lien à un grand-père maternel, chahid,
assassiné en 1959.
Un père absent et… violent, coureur
de jupons désœuvré, et ignorant sa fa
mille, donc pas de « papa », mais heu
reusement une mère-courage (deux fois
mariée de force) qui a su faire face,
malgré sa méconnaissance de la langue
française et son éducation assez tradi
tionnelle, à toutes les difficultés pour
élever dignement ses enfants.
Heureusement, Saliha va trouver dans
l’école et dans ses rencontres avec Deni
se – sa vieille voisine avec qui elle se lie
d’amitié – et ses enseignants successifs,
des piliers solides auxquels se raccrocher
et auprès desquels grandir. Avec ce ro
man d’autofiction, Saliha Sadek entraîne
le lecteur sur les traces de toute une vie,
le tenant en haleine tout au long de ces
pages dans lesquelles elle se raconte en
fant, adolescente puis adulte, dans un
pays qui, n’étant pas le sien à l’origine,
va le devenir. Une leçon de vie et de cou
rage, et un coup de projecteur sur un ays d’accueil
pas toujours accueillant.
Saliha découvrira Albi en février 1973
lorsque sa famille s’installe en France.
Elle aime celle qui est devenue la ville
de son enfance et de son adolescence,
l’autre «ville rose», aux côtés de Tou
louse qu’elle rejoint pour ses études
universitaires. Durant ces années pas
sées à Albi, elle rencontre une maîtres
se d’école, qui fera «d’une enfant illet
trée», une «lectrice émerveillée».
A l’âge de treize ans Saliha prend part
à ses premières manifestations pour s’op
poser à la réforme Devaquet.
Elle sera «bouleversée» par la mort
(devrai-je dire par l’assassinat ?) à Pa
ris de Malik Oussékine à l’occasion de
ces manifestations.
En février 1991, pour célébrer ses 18
ans, elle achète le livre d’entretiens de
l’avocat Jacques Vergès intitulé «Le sa
laud lumineux». Un déclic se produit
en elle, elle l’exprime ainsi: «Juste, jus
tice, les mots de mon destin à venir
étaient tracés».
En 1992, elle valide sa première année
de Droit et grâce aux ménages effectués
dans les HLM du quartier de son enfan
ce, elle peut financer son voyage de re
tour en Algérie auprès de sa famille et des
siens. C’est le moment où l’Algérie vit
«les années noires du G.I.A.». Elle se
refuse à porter le voile et l’abaya.
Sa vie pourrait se résumer en un seul
mot, la lutte.
Il est vrai que « née en colère », elle
s’élève contre toutes les injustices. À
l’Université, puis dans les prétoires
qu’elle fréquente quotidiennement dans
sa robe d’avocate, aucune injustice ne
la laisse indifférente.
L’Auteure : Née en Algérie (Moham
madia) le 2 février 1973 et a grandi en
France (Albi) où elle est arrivée avec
sa maman (rejoignant le père qui y vi
vait depuis 1971) à l’âge de vingt jours.
Table des matières : A l’origine. Il faut
partir/ Albi n’est pas un hasard/…26
morceaux de vie
Extraits : « On ne sait jamais ce qui se
passe dans les maisons lorsque les portes
se ferment. En ce lieu, supposé de sécurité
et d’amour, nous découvrons, époque après
époque, scandale après scandale, qu’il peut
être l’antichambre de l’enfer » (p 21), « Les
années de lycée sont fondatrices. On y ap
prend, plus que sèches connaissances, rien
de moins qu’ à bien mener sa vie » (p
81), « La philosophie m’a obligée à aban
donner mes certitudes et à apprendre à
penser. Elle a ébranlé mon monde inté
rieur, tout comme elle a bouleversé l’ordre
antérieur du monde » (p 85), « Le bon film
ou le bon livre est celui qui nous transfor
me dans notre for intérieur, celui qui nous
bouleverse : celui qui nous met dans un
« drôle d’état » (p 88), « Posséder un li
vre oblige à en découvrir et maîtriser le ontenu.
L’emprunter ne nous contraint
en rien. Il faut, comme au poker, « payer
pour voir » (p134), « L’amour est mon idée
de Dieu. Il fait froid dans les édifices bâtis
à sa gloire, à l’image des périodes sans se
cours de nos vies. Il y fait froid, mais la
chaleur de la foi nous réchauffe » (p 203),
« J’avais un père, un géniteur, mais pas
de papa » (p 250).
Roman ? Récit ? Tentatives d’essai ?
De la prose, de la philo, de la psycho…
et un peu de politique. Un récit
non linéaire, haché mais riche en informa
tions, en réflexions et, pourquoi pas, en
conseils. Une autofiction thérapeutique.
Tout cela accompagné de doses d’humour
subtilement et finement ciselées. Assez
original comme écriture, n’est-ce pas ? En
tout cas se laisse lire, avec plaisir. Con
seillé aux adolescent(e)s en recherche de
lumière et aux jeunes en début de carrière
pour comparer (ou tester) leurs capa
cités de résilience. Là-bas. Ici. Partout.
Citations : « La nation n’est pas le fait
de l’oppresseur, elle lui préexiste, elle plon
ge ses racines dans une histoire commune.
Il n’y a pas de petite nation et pas de cul
ture mineure, chacune est une tige de la
gerbe de l’Homme » (p 8), « Pour nous, la
liberté c’était simple : la sonnerie de la ré
cré » (p55), « L’enfance se vit dans l’ins
tant, sans s’arrêter sur le bord du chemin
à se demander si l’on est heureux. C’est
sans doute mieux ainsi… L’enfance ne
se sait enfance que lorsqu’elle est souf
france » (p 57), « Un livre posé sur une
table change subtilement l’atmosphère
d’un lieu, lui donnant une âme » (p 71),
« Il faut craindre la colère des enfants,
nourrie des exactions, des injustices et
de l’arbitraire. La tendresse des enfants
se mérite, comme leurs châtiments » (p
73), « L’enfant qui souffre est une bom
be à retardement émotionnelle, dont on
ne sait jamais à quel moment, et où, elle
va exploser » (p 84), « On peut croire et
raisonner ; on peut raisonner en gardant
la foi. On préserve ainsi notre libre ar
bitre, notre autocritique et notre capa
cité d’interprétation » (p 87), « La vic
toire du délateur dure cinq minutes ;
celle de l’homme juste dure une éterni
té » (p 156), « Une cour d’assises est un
théâtre et un tribunal de droit commun,
rien de plus qu’un comptoir de bistrot »
(p172), « Le sentiment d’appartenir à
une Nation ne peut naître, se développer
et s’enraciner dans le cœur et l’esprit,
que si la République est juste avec tous
ses enfants » (p 188), « La foi, mouve
ment de l’être vers Dieu, est source,
puits d’eau fraîche. Plongée de soi, en
soi. Jaillissement qui parcourt le corps
et éclate, triomphal jusqu’au cœur et
l’esprit » (p201), « Les contes populai
res se racontent depuis l’aube des
temps. Ils sont la résultante de l’oral et
de l’écrit, et racontent la permanence
de la condition humaine » (p 227).
Belkacem Ahcène-Djaballah, in le Quotidien d’Oran
