Fatima Ouzane : Le cinéma n’est pas un luxe
Une femme touche-à-tout, une artiste jusqu’au bout des ongles. Nous avons
voulu en savoir plus sur cette femme intellectuelle algérienne.
Question 1 : Vous êtes une femme orchestre, enseignante universitaire,
scénariste, productrice. Comment arrivez-vous à concilier toutes ces activités ?
Réponse 1
En réalité, je ne perçois pas dans ces rôles une dispersion, mais plutôt une
complémentarité naturelle d’un seul parcours qui unit la pensée et la création.
L’enseignement universitaire m’offre un espace de réflexion, d’analyse et de
débat, tandis que le travail artistique me donne la possibilité d’exprimer
concrètement et visuellement les idées que j’explore dans la société et la vie en
général.
L’écriture cinématographique, pour moi, est le prolongement de la pensée
académique, et la mise en scène constitue la traduction visuelle de mes
convictions intellectuelles et humaines.
Cependant, ces deux activités ne m’ont jamais empêchée de mener une vie
quotidienne équilibrée et d’assumer mes responsabilités familiales, car je crois
que l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle fait partie intégrante
de la réussite authentique. J’ai appris que l’organisation et l’amour de ce que
l’on fait sont les véritables secrets de la continuité, et que la réussite ne se
construit pas au détriment de soi ou de la famille, mais bien avec leur
participation.
Je travaille dans deux domaines qui me passionnent profondément :
l’enseignement universitaire, qui représente la base de ma formation et
l’aboutissement d’un parcours d’études dont je souhaite transmettre la
synthèse aux générations futures, et le travail artistique, qui a débuté comme
une passion avant de se développer à travers la formation, la recherche et la
pratique, jusqu’à devenir un espace d’expression sincère de moi-même.
Ces deux univers se complètent et me permettent de construire un pont entre
le savoir et la créativité, entre la raison et le cœur, entre la réalité et le rêve.
Question 2 : Votre film un homme deux destins est un film de cinéma très
original. Pouvez-vous nous donner plus de détails ?
Ouzane Fatima: Le film « Deux hommes et un destin » est avant tout un voyage
à l’intérieur de l’âme humaine, bien plus qu’un récit traditionnel.
L’histoire tourne autour du personnage de Farid, un homme dans la trentaine
qui se retrouve soudain isolé dans une région reculée à la suite d’une panne de
voiture. Commence alors un parcours empreint de questionnements, de peur
et de confrontation avec l’inconnu.
À travers sa rencontre avec Ahmed, un homme vivant dans une solitude
absolue au cœur d’une forêt mystérieuse, Farid découvre peu à peu que la
véritable perte ne réside pas toujours dans l’espace, mais bien dans l’être
humain lui-même.
Le film mêle le réalisme et le symbolisme, le suspense psychologique et la
réflexion philosophique. L’espace isolé dans lequel Farid se retrouve devient
progressivement un miroir de son propre moi, où il affronte ses peurs, ses
limites et sa vulnérabilité face à l’idée du destin.
Quant à Ahmed, il incarne l’autre visage de l’homme — celui qui choisit de
s’éloigner du monde et qui, avec le temps, devient un être énigmatique vivant
entre le réel et l’imaginaire.
Sur le plan de la mise en scène, j’ai cherché à créer un équilibre entre le silence
et l’image, entre la nature et les émotions, car le lieu, dans ce film, n’est pas
une simple toile de fond : il est un troisième personnage, reflétant le conflit
intérieur du protagoniste.
J’ai opté pour un rythme visuel progressif qui révèle les transformations
psychologiques sans recourir à un dialogue dense — ici, c’est l’image qui parle.
Le titre « Deux hommes et un destin » porte en lui la question essentielle que
soulève le film : sommes-nous les maîtres de notre destin, ou est-ce le destin
qui nous choisit ?
Tout ce que vit Farid dans cet espace inconnu constitue une épreuve de liberté
et de volonté, un affrontement entre le désir de survivre et la soumission au
sort.
Sur le plan de la production, le film a été réalisé dans d’excellentes conditions,
grâce à une équipe passionnée et pleinement investie dans le projet.
Le tournage s’est déroulé au cœur de zones montagneuses et escarpées, ce qui
a non seulement renforcé l’atmosphère d’isolement et de mystère du récit
visuel, mais a également mis en valeur la splendeur et la beauté des paysages
naturels de l’Algérie.
Question 3 : Quels sont les thèmes que vous aimez aborder dans vos scénarios
?
Ouzane Fatima : J’ai toujours eu une inclination pour une écriture qui part de
l’être humain avant tout, plutôt que des thématiques au sens restreint du
terme.
Pour moi, le sujet n’est pas une fin en soi, mais un moyen d’explorer les
grandes questions de l’existence, du destin et des relations humaines dans
toutes leurs nuances.
J’aime aborder les grandes thématiques universelles — la peur, l’espoir, la
perte, la quête de soi — mais d’une manière captivante qui préserve le plaisir
visuel et narratif, car, au fond, le spectateur recherche une expérience où la
pensée et l’émotion se rencontrent.
Je ne me considère pas comme une « cinéaste sociale » au sens traditionnel du
terme, mais plutôt comme une interlocutrice de la vie, avec toutes ses
contradictions.
Je ne propose pas de solutions toutes faites, je préfère ouvrir des fenêtres de
réflexion et laisser au spectateur la liberté de participer à l’acte de
contemplation et de découverte.
Et bien que je sois une femme, je refuse que mon expérience ou mon écriture
soient réduites aux « questions féminines » uniquement, car l’être humain
demeure le cœur de toute histoire.
Je ne crois pas à une séparation entre les souffrances de la femme et celles de
l’homme : ils partagent le même fardeau existentiel, même si les angles et les
expériences diffèrent.
C’est pourquoi je préfère que ces sujets fassent partie du panorama global de
la vie, plutôt que d’être transformés en vitrines constamment exploitées sur le
plan médiatique ou artistique.
Je suis convaincue que le cinéma, avant tout, est un art de l’émerveillement et
de l’interaction, et que la plus grande vérité que puisse offrir un auteur ou un
réalisateur réside dans sa capacité à aborder des questions humaines
universelles avec un style à la fois captivant et équilibré, entre profondeur
esthétique et simplicité d’accès pour le spectateur.
Question 4 : Que pouvez-vous dire sur le cinéma algérien ? Les obstacles et les
perspectives de développement ?
Ouzane Fatima: De mon point de vue réaliste, on ne peut pas dire que le
cinéma algérien vive aujourd’hui son âge d’or.
Nous subissons encore les conséquences de la décennie noire, qui a
profondément marqué la société algérienne dans toutes ses composantes, et
en particulier le domaine culturel et cinématographique.
Cette période n’a pas seulement laissé des blessures sociales, elle a également
provoqué une rupture dans le parcours de la production cinématographique, et
a entraîné l’absence d’un environnement favorable à la création — qu’il
s’agisse du financement, de la distribution ou même de la formation du public.
Cependant, il faut reconnaître qu’il existe une volonté sincère de la part des
pouvoirs publics de raviver l’activité cinématographique et de bâtir une
véritable industrie du cinéma en Algérie.
Mais atteindre cet objectif exige plus que de la bonne volonté : cela requiert
une vision globale, des mécanismes concrets et des stratégies de mise en
œuvre claires, axées sur la formation, le soutien à la production et la création
d’un marché national et international pour le film algérien.
L’Algérie dispose de ressources humaines considérables et de talents
artistiques créatifs capables de rivaliser à l’échelle régionale et internationale.
Ce qu’il nous manque, c’est une organisation collective de ces efforts dans un
cadre cohérent réunissant le créateur, le producteur, l’institution et le public.
Aujourd’hui, le cinéma algérien se trouve dans une phase de reconstruction,
une étape de réflexion et de responsabilité, mais l’espoir demeure.
Le chemin est sans doute long, mais il peut être raccourci par le travail acharné
et l’ouverture sur les expériences internationales, tout en préservant notre
identité culturelle et notre singularité artistique.
Atteindre une véritable industrie cinématographique n’est pas un rêve lointain,
mais un objectif commun à tous les cinéastes, au public et à ceux qui croient
que l’image a le pouvoir de construire la conscience et de provoquer le
changement.
J’aimerais ajouter que la nouvelle génération de créateurs algériens joue
aujourd’hui un rôle fondamental dans l’animation de cette nouvelle dynamique
cinématographique.
De jeunes talents audacieux osent expérimenter et s’exprimer à travers un
langage visuel renouvelé, capable de toucher la réalité sans perdre sa
dimension esthétique.
Cette génération redonne confiance au cinéma algérien et lui insuffle un souffle
nouveau, car elle ne se limite pas à reproduire le réel : elle cherche à le relire,
le dépasser et le transcender à travers des approches modernes, ouvertes sur
le monde mais toujours fidèles à l’esprit de l’Algérie.
Question 5 : Quels sont vos centres d’intérêt dans la vie de tous les jours ?
Ou Fatima: En dehors de mon travail académique et artistique, j’aime vivre
avec simplicité et savourer les petits détails qui donnent à la vie sa véritable
signification.
Je trouve mon plaisir dans la lecture, car elle représente pour moi un espace
infini de voyage à travers les esprits et l’imaginaire.
Je consacre également du temps à l’écriture libre, un moment de clarté où je
peux exprimer ce que je ressens, sans contrainte ni objectif précis.
J’aime profondément la nature, source d’inspiration et de paix intérieure ; c’est
souvent d’elle que je puise mon énergie créative avant de commencer un
nouveau projet.
La musique et le cinéma occupent aussi une place essentielle dans mon
quotidien : ils m’apportent à la fois une jouissance esthétique et une
stimulation intellectuelle.
Dans ma vie personnelle, je veille à accorder une grande importance à ma
famille et à partager avec elle les instants simples du quotidien, car je crois que
l’équilibre entre la vie professionnelle et la vie familiale est le secret de la
continuité et du don de soi.
Tout ce que je fais, que ce soit dans l’art ou dans l’enseignement, tire son sens
de cette harmonie humaine chaleureuse qui donne à la vie sa profondeur et
son authenticité.
Par ailleurs, je m’intéresse beaucoup à la pensée et à la culture humaines, car
je crois que l’artiste et l’intellectuel ont une responsabilité morale et
intellectuelle envers leur société.
J’essaie toujours de lier la création à la connaissance, la beauté à la pensée, car,
au fond, le cinéma et l’art ne sont pas un luxe, mais bien une voie pour
comprendre plus profondément l’être humain et le monde.
Question 6 : Quelle est la place de la femme dans le cinéma en Algérie ?
Ouzane Fatima: Comme je l’ai déjà mentionné, je n’aime pas établir de
distinction entre la femme et l’homme lorsque je parle de cinéma.
Pour moi, la création n’a pas de genre, et le talent reste le véritable critère de
valeur pour tout artiste, qu’il soit femme ou homme.
Je pense que la femme algérienne a obtenu une reconnaissance considérable
dans le domaine cinématographique, aussi bien en tant que sujet et
thématique traitée dans les films qu’en tant qu’actrice réelle du milieu, qu’elle
soit réalisatrice, scénariste ou comédienne.
Je ressens une grande joie lorsque je vois également des femmes occuper des
postes techniques exigeants, comme la direction de la photographie ou le
travail de cadreuse, car cela reflète la maturité de l’expérience féminine dans le
cinéma algérien et sa libération des stéréotypes.
Cependant, cela ne signifie pas que sa présence est désormais suffisante ou
que le chemin est achevé.
Il reste encore beaucoup à faire pour consolider la place de la femme dans la
prise de décision cinématographique et lui permettre d’accéder à des postes
d’influence artistique et administrative.
J’encourage la femme algérienne à s’imposer avec confiance et compétence
dans ce domaine, à rêver au-delà de ce qu’on lui propose, car le cinéma est un
espace de liberté et d’affirmation de soi.
Et même si certaines mentalités conservatrices continuent de percevoir le
travail féminin dans le cinéma comme une menace pour son image ou sa vie
sociale, je reste convaincue que la femme peut démontrer le contraire par son
sérieux, sa persévérance et son engagement, sans attendre que la
reconnaissance lui soit accordée.
Le cinéma algérien a aujourd’hui besoin de forces féminines convaincues que la
création n’est pas une compétition contre l’homme, mais une collaboration
dans la construction d’une conscience et d’une beauté partagées.
Question 7 : Cinéma, drama, documentaire, quel est le genre que vous préférez
?
Ouzane Fatima : Bien que je m’intéresse à tous les genres cinématographiques,
j’ai une préférence marquée pour les œuvres dramatiques et policières,
notamment celles qui comportent un élément de suspense et captivent le
spectateur dès les premières minutes.
J’aime ce type de création parce qu’il me permet de plonger dans la
psychologie humaine, dans ses contradictions et ses conflits intérieurs, tout en
maintenant un rythme narratif captivant qui fait vivre au spectateur l’histoire
dans tous ses détails.
J’ai également eu l’occasion d’expérimenter l’écriture dans le domaine du
documentaire, un genre que j’apprécie énormément car il offre un espace de
réflexion sur la réalité, l’histoire et la mémoire collective. Cependant, il se
distingue par son langage narratif et sa mise en scène du drame, qui me laisse,
pour ma part, une plus grande liberté d’expression symbolique et imaginative.
Je tiens aussi à souligner un point important concernant le cinéma algérien : il
souffre parfois d’un caractère occasionnel, où la production s’intensifie à
certaines périodes, comme lors des fêtes nationales ou pendant le mois de
Ramadan pour la télévision, avant de retomber par la suite.
Je pense que le véritable défi consiste à dépasser cette vision limitée et à
instaurer une continuité dans la production artistique tout au long de l’année,
en diversifiant les sujets et les genres dramatiques.
Même si j’ai exploré plusieurs formes artistiques, les œuvres dramatiques et
policières demeurent les plus proches de mon cœur.
Elles me permettent de construire des intrigues solides, portées par une
dimension humaine profonde et un suspense authentique, maintenant le
spectateur dans un état d’attente et de curiosité jusqu’à la dernière scène.
C’est, à mes yeux, l’une des plus belles formes de dialogue entre le créateur et
son public.
Question 8 : Un mot de la fin ?
Ouzane Fatima: Mon message, en conclusion, est un appel adressé à la
jeunesse : ne jamais se laisser décourager par les obstacles et les difficultés qui
peuvent se dresser sur leur chemin dans le domaine artistique.
Je sais, à travers mon expérience sur le terrain, ma participation aux festivals et
mon suivi des œuvres des jeunes créateurs, que l’Algérie regorge de talents
authentiques et d’une immense énergie créative.
Ces jeunes n’ont besoin que d’une chose : que l’on croie en eux et qu’on leur
tende la main du soutien et de l’encouragement.
J’adresse également un appel sincère aux autorités et aux institutions
culturelles afin qu’elles poursuivent leurs efforts pour soutenir le secteur
artistique et offrir aux jeunes les moyens nécessaires à la réalisation de leurs
projets créatifs.
L’art n’est pas un luxe : c’est le langage des peuples, leur voix humaine
profonde. Et le cinéma, en particulier, a la capacité d’être un pont d’expression,
de réflexion et de transformation.
Je souhaite, de tout cœur, qu’au cours des prochaines années, nous voyions
émerger un cinéma algérien plus présent et plus influent, portant l’empreinte
d’une nouvelle génération de créateurs convaincus du pouvoir de l’image à
faire naître l’espoir et à construire la conscience collective.
Ahmed B .
