Théâtre

Yasmina Douar, l’actrice fauchée en pleine gloire

Il existe des carrières si brèves qu’elles ressemblent à des météores : un éclat
intense, une trajectoire qui bouleverse tout sur son passage, puis l’obscurité
qui retombe trop vite. Celle de Yasmina Douar appartient à cette catégorie
rare. En un peu plus d’une décennie, cette Algéroise née dans un milieu
modeste est devenue l’une des comédiennes les plus estimées du TNA, avant
qu’un accident de la route, sur une route d’Arzew, ne vienne interrompre net,
en une nuit de juin 1977, une carrière encore en pleine ascension. Son histoire,
longtemps restée dans l’ombre, mérite d’être redécouverte — à travers son
œuvre, mais aussi à travers les souvenirs, rares et précieux, que quelques
proches ont bien voulu en garder.
Une vocation née du hasard
Née à Alger le 7 mai 1941, Yasmina Douar ne se destinait pas, a priori, aux
planches. Rien, dans son parcours, ne laissait deviner la comédienne à venir :
elle exerce le métier d’éducatrice d’enfants, loin des cercles artistiques de la
capitale. C’est une rencontre fortuite, en décembre 1963, qui va faire basculer
sa vie : celle avec l’homme de théâtre Mohamed Hilmi, qui lui propose de tenir
un rôle. Pour cette jeune femme d’un milieu populaire, sans formation
théâtrale, l’offre est vertigineuse — et elle l’accepte. En quelques mois,
l’éducatrice devient actrice.
Ce basculement ne va pas sans heurts. Selon le témoignage que livrera plus
tard sa fille, Naïma Bey, la famille de Yasmina accepte difficilement ce choix : le
métier de comédienne, dans l’Algérie du début des années 1960, ne va pas de
soi pour une jeune femme d’un milieu modeste, et il lui faudra une
détermination certaine pour l’imposer autour d’elle.
Le grand écran : « La Nuit a peur du soleil »
C’est donc au cinéma que Yasmina Douar fait ses débuts, dans « La Nuit a peur
du soleil », sorti en 1965. Cette fresque en plusieurs tableaux, qui retrace la
chronologie de la guerre de Libération à travers plusieurs destins croisés, réunit
une distribution prestigieuse : Mustapha Kateb, Taha El Amiri, Sid Ahmed
Agoumi et, donc, la jeune Yasmina — créditée simplement sous ce seul prénom
au générique, signe de sa notoriété naissante. Les sources divergent
légèrement sur la paternité exacte du film : si c’est Mohamed Hilmi qui l’a
révélée et orientée vers ce rôle, la réalisation du long-métrage est
généralement attribuée à Mustapha Badie, figure majeure de la télévision
algérienne naissante. Cette incertitude, fréquente pour le cinéma algérien des

tout premiers temps de l’indépendance, n’enlève rien à l’essentiel : un film au
long cours, tourné en 35 mm, qui marque l’entrée en scène d’une actrice au
tempérament déjà affirmé.
La consécration au Théâtre National Algérien
En 1966, Yasmina Douar franchit une nouvelle étape en intégrant le Théâtre
National Algérien (TNA). Elle y trouve rapidement un rôle à la mesure de son
talent dans « Le Cercle de craie caucasie » de Bertolt Brecht, pièce exigeante qui
impose une actrice capable de porter à la fois la truculence populaire et la
gravité morale du théâtre épique brechtien. Cette interprétation marque
durablement les esprits et installe véritablement sa réputation d’actrice de
premier plan au sein de la troupe.
De cette période date une méthode de travail que sa fille se rappellera avec
précision : lorsqu’elle préparait une pièce, Yasmina Douar enregistrait son texte
sur bande, puis l’apprenait par cœur en l’écoutant inlassablement — un rituel
artisanal, presque obsessionnel, qui trahit une actrice exigeante avec elle-
même. C’est aussi de cette période que date un autre souvenir, plus
attendrissant : lorsque Naïma l’accompagnait en tournée, sa mère la déposait
dans les coulisses le temps de la représentation — une enfance passée aux
marges de la scène, à guetter le retour d’une mère happée par son art.
Les années suivantes confirment cette place centrale. En 1970, c’est Mustapha
Kateb lui-même — l’une des grandes figures tutélaires du théâtre algérien —
qui la distribue dans « Bliss Laouar Kayen Menou », signe de la confiance que lui
accordent déjà les ténors de la scène nationale. En 1973, on la retrouve à
l’affiche de « Bab el Foutoh » de Taha Al Amiri et de « Sikat al Salama » de Saâd
Ardech. Au théâtre s’ajoutent la télévision et la radio : « La plaisanterie devient
réalité » de Mohamed Badri, « El Hidjra », « Les Chiens », « L’Histoire de Houria », « Le
Combattant », « Hassan Terro au maquis ». Cette polyvalence est précisément ce
qui fait dire à ceux qui l’ont connue qu’elle fut une artiste complète, sensible et
spontanée. Mais son plus beau rôle est peut-être celui où elle n’apparaît pas :
le doublage de sa magnifique voix pour l’actrice Marie-José Nat, Ferroudja de
« L’Opium et le Bâton » d’Ahmed Rachedi. Sa voix douce a fait merveille.
« Les Enfants de Novembre » : le témoin d’une mémoire en construction
En 1975, Yasmina Douar tourne dans Les Enfants de novembre, téléfilm de
Moussa Haddad produit par la RTA, aux côtés d’Abdelkader Hamdi, Ahmed
Benaissa et Ouarda Amel — l’un de ces récits populaires qui, dans l’Algérie des
années 1970, construisent patiemment la mémoire filmée de la guerre de
Libération.

La nuit du 19 juin 1977
Ce parcours ascendant est brutalement interrompu le 19 juin 1977. Yasmina
Douar revient d’Arzew, près d’Oran, où la troupe venait de donner une
représentation de « Zeït ou Maït ou Negaz El Hit », pièce écrite par le comédien
Mohamed Touri et mise en scène par Noureddine El Hachemi. Sur la route du
retour, un accident de la circulation à la sortie de la ville lui est fatal. Elle avait
36 ans. Dans le même accident périssent également la comédienne Aouichet,
épouse de Habib Réda, le comédien Brahim Fillali, ainsi que le chauffeur Ahmed
Chaïb Draâ — un deuil collectif qui frappe de plein fouet la troupe théâtrale
algérienne de l’époque.
Yasmina Douar laisse une fille, Naïma Bey, alors âgée de 17 ans, élevée
principalement par sa grand-mère. Naïma n’a pas connu son père, disparu alors
qu’elle était en bas âge. « Elle était très attachée à l’art. La famille avait
difficilement accepté ce choix », confiera plus tard Naïma Bey — un souvenir
qui dit toute l’ambivalence d’une enfance vécue dans l’ombre d’une mère
célèbre mais insaisissable.
Une mémoire longtemps effacée, aujourd’hui retrouvée
Pendant près de quarante ans, le nom de Yasmina Douar s’efface presque
entièrement de la mémoire culturelle nationale. Il faut attendre 2014 pour
qu’un hommage d’ampleur lui soit enfin rendu : la 3ᵉ édition du Festival
national du théâtre féminin de Annaba lui est dédiée à titre posthume, son
portrait dominant l’affiche de la manifestation. Un montage spécial est même
réalisé pour l’occasion à partir des archives de l’ex-RTA, reprenant des extraits
de films, sketchs et pièces où la comédienne fut distribuée — preuve que,
quelque part dans les fonds oubliés de la télévision algérienne, dort encore une
part de son image et de sa voix.
Sa fille Naïma Bey y reçoit, émue et un peu amère, le bouquet de fleurs
d’honneur : « Je ne m’attendais pas à me retrouver ici pour assister à un
hommage à ma mère. Nous avons été oubliées. Pour certains, Yasmina n’a
jamais existé, alors que son parcours témoigne de sa contribution à la culture
en Algérie. Tous les artistes qui nous visitaient du vivant de ma mère ne
viennent plus depuis sa disparition. »
Une étoile filante du théâtre algérien
De l’école où elle éduquait des enfants aux planches du Théâtre National, de
Brecht aux feuilletons populaires de la RTA, Yasmina Douar aura parcouru, en
une quinzaine d’années à peine, tout l’éventail d’un métier qu’elle n’avait pas
choisi au départ mais auquel elle s’est donnée sans réserve — jusqu’à

enregistrer et réenregistrer ses textes pour les porter, un soir de tournée,
devant un public qui l’ignore aujourd’hui trop souvent. Ce que retiennent d’elle
ceux qui l’ont côtoyée mérite de rejoindre la mémoire des grandes figures
féminines du spectacle national des années 1960-1970, de Chafia Boudraa à
Keltoum, de Ouarda Amel à Fadhila Dziria.
Thanaramusa asphothèque

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