DENIS MARTINEZ, CE FRERE-LUMIERE
Denis Martinez, l’homme intégral. 82 ans et des sourires qui n’en
finissent pas de dialoguer avec le vent, à travers une fenêtre toujours
ouverte. Il m’envoyait régulièrement, à partir de quelque part, ses «
autoéditions » intitulées, « La fenêtre du vent ». Une ouverture
bellement faite, des signes de bonne santé drapés du sceau de
l’ineffable. Denis, c’est la vie, ces éclats de rire qui réussissent la
gageure de donner à la lumière un surplus d’humanité. C’est aussi
cette Espagne qui nous est paradoxalement proche et lointaine, une
Histoire faite de belles choses, Lorca, Machado, Alberti, mais aussi de
ruineuses histoires, Franco et la guerre civile. Il y a aussi l’Andalousie.
Tout cela nourrit cet homme-sourire, ce monsieur Algérie, né dans un
espace extrêmement charmant, Marsat el Hadjadj, le bleu habite la
ville, marque aussi, par la suite, sa peinture. Son père est peintre en
bâtiment, un artiste qui peint les murs, alors que le fils cisèle les
toiles. Il fut aussi facteur, distributeur de mots-signes, alors que Denis
produit des lignes-signes. Tous les deux sont des passeurs.
Denis, il est ainsi fait, il a la voix forte et le rire volcanique. Tôt, il se
met au dessin. Ainsi, peindre les paysages et le littoral devenait un
rituel, une habitude. Blida, son autre ville d’adoption, un lieu marqué
par les jeux de l’Histoire et de ces roses qu’il aime tant offrir comme
un adolescent fait d’un trop plein d’amour. A Blida, il met en place en
1986 une fontaine en céramique, puis entame des actions picturales
avec ses étudiants dans les lieux emblématiques de la ville. Et aussi
au Sud. Le Sud est, pour lui, un espace extrêmement important
Il crie tout en parlant, notre cher Denis, il rit aux éclats, effluves
légers de fleurs rieuses, il parle vite, des onomatopées, puis il se met
à s’exprimer comme un train qui passe, il aime beaucoup évoquer ces
moments forts de son enseignement entamé en 1963 à l’école des
beaux-arts d’Alger, un lieu de mémoire, debout depuis 1843, les
architectes se familiarisaient avec les lignes et le dessin avant qu’en
1970, on décide de les déplacer à l’EPAU (Ecole Polytechnique
d’Architecture et d’Urbanisme), l’école fut baptisée, par la suite, du
nom de Ahmed et Rabah Asselah, le père-directeur et le fils
assassinés dans l’établissement un triste 5 mars 1994.
Denis, c’est le récit d’une histoire mouvementée, une histoire comme
récit et comme processus historique. A l’indépendance, il est partout,
il cisaille les mots tout en se jouant des signes picturaux. Il côtoie
Sénac, Kateb Yacine, Khadda, Mouloud Mammeri, Benanteur. En
1964, enfin, sa première exposition. C’est Jean Sénac qui rédige la
préface.
Alger bougeait, s’agitait. On discutait de tout. L’enthousiasme dardait
les rayons de l’intelligence. Que faire ? Tout était à construire. Boudia
et Kateb tentaient de mettre en œuvre un projet pour le théâtre. Les
écrivains créaient leur propre union (Union des Ecrivains Algériens),
le cinéma commençait à vivre, grâce à Vautier, Hamina, Charby,
Clément et Chanderli, les peintres cherchaient leur propre voie.
Choukri Mesli et Denis rédigèrent un manifeste-phare : Aouchem. En
- Tout était là.
Tout devenait peinture. L’Histoire se faisait signe. Le passé dialoguait
avec un présent traversé par les jeux complexes du réel. Cette phrase
résume tout le manifeste : « Le signe est plus fort que les bombes ».
Il est le lieu d’articulation de plusieurs entités historiques et sociales.
Il est porteur et producteur de vies. Aouchem n’est pas synonyme
d’un passé révolu, mais le lieu d’instances en mouvement. La
spontanéité dialogue fortement avec les denses pratiques de la
rigueur. Ses travaux sont faits de résidus puisés dans la terre, la faune
et la flore, le métal, mais fortement travaillés dans la perspective du
mouvement.
Ce ne sont pas des œuvres naturalistes, toute la machinerie est
traversée par de multiples artifices. Ainsi, il n’est pas question de «
pureté » dans la perspective naturaliste. Tout est fait de coupures, de
ruptures, de graphèmes subvertis. Un peu à l’image des travaux du
Marocain, Ahmed Cherkaoui et surtout le Mexicain, David Alfaro
Siqueiros qui a su concilier peinture et politique, art « moderne » et
formes artistiques africaines. Ces deux peintres ont peut-être permis
à Denis Martinez de rompre avec le regard traditionnel et
conventionnel et aussi avec une forme d’altérité dominée par
l’enseignement « occidental ». C’est la découverte de la culture
africaine longtemps méprisée, dévalorisée. Le signe se drape des
oripeaux d’une Histoire précoloniale africaine dynamique et ouverte.
Denis, ce rire sidéral, ce signe-Histoire a de nombreux disciples. Il y a
comme une continuité dans les travaux de l’équipe de Sénac,
Tibouchi, Silem, Bisker, Laghouati ou Djaout. Denis Martinez qui est
aussi poète, mais un véritable artiste-peintre est aussi et surtout un
poète. La poésie du signe. Pour l’artiste, la convocation de certains
éléments du passé ne peut-être compris comme un retour aux
sources ou assimilé à une illusoire authenticité. Tout est mouvement.
La culture de l’ordinaire. Il est très proche des travailleurs, des
dockers et des paysans. Ce n’est pas sans raison qu’il participe aux
côtés de Khadda et d’autres peintres à une grande épopée collective :
élaborer des peintures murales dans des villages agricoles comme
Maamoura à Saida ou dans des espaces industriels, au port d’Alger
par exemple. A l’époque, de nombreux artistes et universitaires
avaient pensé leur engagement comme une nécessité.
Denis rit encore et toujours, lui qui, malgré lui, a quitté l’Algérie après
l’assassinat de Tahar Djaout, il débarque à Marseille tout en
n’arrivant pas à déménager son cœur hors-l ’Algérie. Des amis
assassinés. Alloula, Asselah, Djaout…Il est enseignant à l’École
supérieure d’art d’Aix-en-Provence pendant plus d’une dizaine
d’années de 1995 à 2006. Il déclare ceci dans un entretien à El
Moudjahid : « Tout a commencé en 1993 avec l’assassinat de Tahar
Djaout. J’étais sur le point de commencer une œuvre quand j’ai
appris la triste nouvelle. Je ne pouvais plus aller plus loin et j’ai rempli
la toile de textes et de déclarations de plusieurs personnes en
hommage au regretté. On trouve aussi deux toiles en vertical et en
grand format afin d’exprimer la tension, la peur et la violence. ».
Denis est un intellectuel à l’écoute des bruissements de sa société. Il
est poète. La poésie l’habite. Jean Sénac comme ami et maître. Il a
cette façon de choisir les titres qui fournit au récepteur une certaine
intelligence. Les mots sont terriblement denses. Ils font sens.
Douleur. Foule blessée. Visages inquiets. Blessure du nom propre.
L’homme piétiné (1977). Douloureuse identification (1979).
L’alphabet du cri 1981). Misère et misère, L’enfant du dépotoir
(1975). Les martyrs du sous-développement (1977). J’aime beaucoup
ce titre construit comme une phrase affirmative : Je prends, je donne,
j’envoie, je reçois. La générosité faite poésie.
Il sourit. Les bras ballants. L’innocence d’un enfant. Regarde le ciel.
Puis parle, parle encore. Du langage et la complexité des mots et de
l’existence. La vie comme système de signes. Le tifinagh et ses
remembrements berbères et humains se métamorphosent en un
espace en quête d’humanité absolue : « M’Kharbech Be Niya Safia
cherche lieux humains ». Il organise des processions artistiques en
Kabylie en 1992 et en France appelant à la mise à mort du terrorisme.
Poète, il est l’auteur de plusieurs recueils dont Cinq dans tes yeux
(1977), Non, je ne veux pas dire (1977), Partir sans partir (1997), Le
chant des oiseaux de pierre (2011). Il en parle ainsi : « Dans mes
écrits, c’est toujours des situations où il y a des éléments qui ne sont
pas des mots mais des gémissements, des cris… ces œuvres ont été
réalisées entre 1983-2023 où on trouve mes propres textes, ainsi que
d’autres amis comme Noureddine Saadi, Tahar Djaout, Smail Hadj Ali,
Youcef Sebti, Mouloud Mammeri, Abdelhamid Laghouati… ». Il a
aussi illustré plusieurs recueils de poésie dont ceux d’Ahmed
Azzegagh (Chacun son métier, 1966), Tahar Djaout (Solstice
barbelé,1975), Hamid Tibouchi (D’ailleurs, ça ne peut plus durer,
1978), Messaour Boulenouar (Sous peine de mort, 1981),
Abdelhamed Laghouati (L’oued noir, 1980), Jean Sénac (Poésie de
Sour el Ghozlane, 1981), Rabah Belamri (La poésie algérienne, 1984),
Zineb Laouedj (Le palmier, 1995), Hamid Nacer Khodja (Pour une
terre possible de Jean Sénac, 1999) ; J.E.Bencheikh et Christiane
Achour (Jean Sénac, clandestin des deux rives, 1999), Youcef Merahi
(Oran, échelle 31, 2011).
Denis Martinez touche à tout : poésie, peinture, anthropologie, il est
d’un enthousiasme qui secoue les murs les plus durs, il anime depuis
quelques années l’autoédition d’une revue très singulière, « La
fenêtre du vent ». Comme on faisait à Alger à une époque où le
volontarisme traversait les murs de Sour-el Ghozlane, d’Alger et
d’autres villes, L’Orycte était un lieu essentiel. Comme l’est notre
ami, Denis.
Ahmed Cheniki
