Maurice Alban, le paysan des oasis
Maurice Laban naquit le 30 octobre 1914 à Biskra, aux portes du
Sahara algérien. Ses parents, Étienne Laban et Jeanne Bruel, étaient
issus de familles paysannes pauvres de métropole et étaient devenus
instituteurs à l’« école indigène » du Vieux Biskra. Maurice et sa sœur
furent les seuls élèves européens de cette école, grandissant au
milieu des petits Algériens musulmans dont ils partageaient la
langue, les jeux et la vie quotidienne. L’enfant fut ainsi « arabisé »
dès son plus jeune âge, comme il le dira plus tard lui-même, et cette
immersion précoce dans la société algérienne allait déterminer toute
sa vie. L’administration coloniale avait doté la famille d’un lopin de
terre dans l’oasis de Sada, près de Sidi Okba au sud-est de Biskra :
une jeune palmeraie de dattiers et un élevage de moutons. Maurice
Laban passa là une partie de son adolescence, au contact direct des
ouvriers agricoles et des fellahs, nouant avec eux des liens que rien
ne viendrait jamais rompre.
Après l’école primaire de Biskra, il fit ses études secondaires au lycée
de Constantine, où il obtint son baccalauréat. Il tenta une école
d’ingénieurs à Marseille, qu’il jugea médiocre, puis revint diriger la
plantation familiale pendant huit mois, confronté aux problèmes
d’irrigation et de puits artésiens. En octobre 1936, il reprit des études
de chimie à la faculté d’Alger, puis à Paris, où il fut hébergé dans une
chambre du Quartier latin par son ami d’enfance Simon Kalifa, un
camarade communiste de Biskra. C’est à cette époque que Maurice
Laban adhéra au tout jeune Parti communiste algérien (PCA), fondé
en septembre 1936, et fut même délégué par la section de Biskra au
congrès constitutif d’octobre à Alger. Dans son autobiographie de
mars 1939, il écrivit : « Étant plus en contact avec les indigènes des
campagnes qu’avec les Européens, j’étais un anticolonialiste acharné
et pro-arabe ; je sentais la nécessité de la formation d’une nation
algérienne. »
Le déclenchement de la guerre d’Espagne en juillet 1936 le galvanisa.
En novembre de la même année, avec Simon Kalifa, il s’engagea
comme volontaire dans les Brigades internationales pour combattre
le franquisme. Il y devint responsable du Parti dans sa compagnie,
créant une cellule communiste parmi les combattants. Blessé une
première fois au combat, il eut la jambe fracturée et dut être
raccourcie ; il refusa le rapatriement en France que ses supérieurs lui
proposaient pour y accomplir son service militaire. Retourné au front,
il fut promu adjudant, puis sous-lieutenant, puis lieutenant en février
- Blessé une seconde fois, il conserva une balafre au visage. Il fut
délégué à la conférence du Parti de la 14e brigade à l’Escorial en
janvier 1938. L’essentiel de sa formation politique, écrivit-il plus tard,
résultait de ces vingt mois : « tirée de l’action et de la lutte dans des
formes diverses et souvent aiguës ».
Rentré en Algérie, arrêté pour insoumission, acquitté en conseil de
guerre, il reprit à Biskra son activité militante et syndicale. Mais c’est
la guerre de 1939-1940 qui allait le projeter au premier plan de la
résistance clandestine. Le PCA et le PCF ayant été dissous, Maurice
Laban entra en contact avec les communistes clandestins de
Constantine, notamment Georges Raffini, lui aussi ancien des
Brigades, et avec Thomas Ibanez, un militant oranais. Ensemble, ils
entreprirent de reconstituer le comité central du PCA dissous.
Maurice Laban en devint le secrétaire à l’agit-prop (agitation et
propagande). Avec sa compagne Odette Rossignol (Odette Dei) et la
militante Lisette Vincent, il tirait à la ronéo le journal clandestin La
Lutte sociale. C’est lui qui, avec Mohamed Kateb, rédigea le
Manifeste du Parti communiste algérien, publié dans La Lutte sociale
de novembre 1940 et qui proclamait : « Nous réclamons
l’indépendance de l’Algérie pour constituer dans notre pays un
gouvernement démocratique algérien désigné par l’ensemble du
peuple algérien, formé de tous ceux qui contribuent à la prospérité
générale du pays, quelle que soit leur race ou leur religion, dans
l’égalité totale, absolue. En avant pour notre indépendance. » À
l’heure où la France de Vichy régnait sur l’Algérie, ces mots étaient
d’une audace inouïe.
Le 12 janvier 1941, l’imprimerie clandestine fut découverte à Alger.
Odette Dei, Mohamed Kateb et Maurice Laban — qui se cachait sous
le faux nom de Dominique Poli — furent arrêtés. Incarcéré à la prison
de Barberousse, Maurice Laban ne livra aucun nom, ne trahit aucun
camarade. Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1941, avec
Georges Raffini et un communiste français, il s’évada de la prison
grâce à un plan du quartier des femmes transmis par Lisette Vincent.
Les évadés se cachèrent chez Jacques Bentolila, un responsable
cheminot révoqué comme juif — refuge doublement périlleux. Ils
furent repris le 9 décembre 1941. Le procès des « 61 communistes »
s’ouvrit en février 1942 devant le tribunal militaire de Maison-Carrée.
Six peines de mort furent prononcées. Maurice Laban, lui, échappa à
la condamnation capitale : sa mère parvint à toucher des hommes
influents de Vichy, moyennant finances. Il fut condamné aux travaux
forcés à perpétuité et envoyé au bagne de Lambèse, dans les Aurès. Il
en sortit le 15 mars 1943, après le débarquement allié du 8
novembre 1942.
Démobilisé en octobre 1943, il regagna Biskra. Il fut élu conseiller
municipal, réélu en 1945, puis en 1947 sur une liste de Front
démocratique. Il poursuivit son activité agricole tout en organisant
les groupes communistes paysans dans les oasis du Rhigh et dans les
vallées de l’Aurès, en lien avec les frères Debabche et le vétéran
Mekki Chekki. Il anima la lutte syndicale, dénonça les accaparements
des colons et du bachaga Bengana, porta les injustices devant les
tribunaux.
Mais le vent avait tourné pour lui au sein du Parti. Dès la fin de 1943,
lors d’un stage d’école du Parti, André Marty, venu de Moscou, le
taxa de « déviation nationaliste ». Son crime, aux yeux de
l’orthodoxie communiste d’alors, était d’avoir osé dire qu’il fallait
parler aussi des revendications nationales algériennes, et non pas
seulement de la libération de la France. Il reçut un premier blâme en
- Un second blâme, bien plus lourd, lui fut infligé le 22 juillet
1953 : un article signé d’André Moine, secrétaire du PCA, le mit en
cause publiquement dans les colonnes de Liberté, l’organe du parti,
sous le titre ironique « Droit comme ce bâton ». Il lui était reproché
un « esprit de groupe » et des soupçons — infondés — de liens avec
la police. Mis à l’écart, il se consacra à sa plantation et à un projet
d’extraction de sel dans les bas-fonds de l’oued Merouane.
Puis vint le 1er novembre 1954. L’insurrection éclata dans les Aurès,
sur ces montagnes qu’il connaissait si bien. Mostefa Ben Boulaïd, le
chef de la wilaya I, fit savoir par l’intermédiaire de Mohammed
Guerrouf et de Ladi Lamrani qu’il souhaitait avoir Maurice Laban à
ses côtés comme adjoint militaire. La direction du PCA l’interdit
formellement. Rongeant son frein, Maurice Laban fournit
clandestinement aux maquisards de la poudre explosive fabriquée à
partir d’engrais chimiques, et collecta des armes. Mais il était
désormais plus que suspect aux yeux de l’administration coloniale. Le
5 juillet 1955, un arrêté d’interdiction de séjour dans le Constantinois
le frappa. Sa femme Odette partit pour Paris avec leur fils Michel. Lui
plongea dans la clandestinité totale, passant de cache en cache.
En avril 1956, la direction clandestine du PCA l’appela à rejoindre le
maquis des Combattants de la libération dans le massif de
l’Ouarsenis, près d’Orléansville (aujourd’hui Chlef). Ce maquis
communiste, dirigé politiquement par Mustapha Saadoun et
militairement par Hamid Guerab, venait d’être renforcé par l’arrivée
retentissante de l’aspirant Henri Maillot, un Français d’Algérie qui
avait déserté en emportant un camion d’armes. Ils n’étaient qu’une
douzaine, mal armés, traqués. Le 4 juin 1956, ils menèrent leur seule
expédition : l’exécution de quatre collaborateurs de l’armée française
dans un village de la vallée. Maurice Laban tira à la mitraillette ;
Hamid Guerab donna le coup de grâce au pistolet.
Le lendemain à l’aube, le 5 juin 1956, les maquisards qui se lavaient
au ruisseau furent surpris par les troupes françaises. Maurice Laban
saisit son arme ; il fut abattu sur-le-champ. Il avait quarante et un
ans. Henri Maillot, blessé, fut capturé vivant, torturé pendant deux
heures, puis exécuté d’une rafale dans le dos alors qu’on lui
ordonnait de partir en lui criant de s’enfuir — il tomba en hurlant «
Vive le Parti communiste algérien ! ». Deux autres maquisards furent
tués : Belkacem Hanoun et Djillali Moussaoui. La presse coloniale
salua la mort du « traître Maillot » et de « l’instituteur Laban ».
Longtemps après l’indépendance, les restes d’Henri Maillot furent
transférés au carré des martyrs du cimetière national d’El Alia à Alger.
Ceux de Maurice Laban et de ses camarades demeurèrent, bien des
années, sous un modeste tumulus au village de Lamartine, avant
d’être finalement transférés au carré des martyrs du village rebaptisé
El Karimia. La réhabilitation fut lente, mais elle vint. Au début des
années 2000, la wilaya de Biskra inaugura une rue Maurice-Laban
non loin du quartier de la gare, en présence de son épouse Odette,
invitée pour l’occasion. En 2002, l’État algérien inaugura à Alger une
stèle à la mémoire des Français qui avaient soutenu le combat du
peuple algérien pour sa libération. Jean-Luc Einaudi consacra à ce
destin hors norme une biographie intitulée Un Algérien, Maurice
Laban, parue au Cherche Midi en 1999. Cet Européen d’Algérie, ce
communiste anticolonialiste, ce lieutenant des Brigades
internationales, ce bagnard de Lambèse, ce paysan des oasis, ce
clandestin de l’Ouarsenis, demeure dans la mémoire algérienne
comme l’incarnation de ce que la fraternité humaine peut produire
de plus pur : un homme né français, mais mort algérien, les armes à
la main, pour que l’Algérie fût libre.
Oussama Djidjelli
