ASSIA DJEBAR : L’INTELLECTUELLE MAJEURE
Dans cet ouvrage, Assia Djebar multiplie les narrateurs : elle ne prend pas toute seule le récit
en charge, mais utilise d’autres personnages, qui écrivent eux aussi : elle utilise leurs écrits
pour constituer le roman, qui devient une sorte d’assemblage et de collage de différentes
paroles. Non seulement cette équivalence est présente, mais on pourrait ajouter une
quatrième dimension, avec celle de l’approche historique : l’Histoire de l’Algérie est prise en
compte comme une composante essentielle du moi
En vraie pionnière, l’auteure remonte donc le cours du temps, se hasarde sur les traces des
ancêtres, et lutte contre leur effacement. Elle fait parler les silences du passé, questionne les
vivants et convoque les morts, tout en racontant ses propres expériences.
Le texte est divisé en trois blocs narratifs.
Le premier tisse des histoires de l’enfance algérienne (de l’auteure), au début de la
colonisation française, à partir de 1830.
Le second est composé d’histoires sur le colonialisme, des histoires autobiographiques
racontant le passage de la narratrice à l’âge adulte et celles de la vie de femme mariée, de
courte durée dans un appartement à Paris.
Le dernier, « les voix ensevelies », le plus long, est consacré aux témoignages des femmes du
Mont Chenoua qui ont participé à la révolution armée.
Tout un continuum entre l’individu et le collectif. Une véritable « autobiographie collective »
ou « autobiographie plurielle » ou « autobiographie au pluriel » et un « je-nous » opposé au
« nous » de l’Occident. Une marque de fabrique (que je trouve douloureusement vécue car
on n’arrive pas à choisir. Poids de la société ?) de bien nos écrivains !
L’Auteur : Née le 30 juin 1936 à Cherchell (et décédée à Paris le 6 février 2015, à l’âge de 79
ans. Elle sera inhumée à Cherchell). Fatma-Zohra Imalhayène, étudiante en France, militante
de la cause nationale dès 1956, elle est exclue de l’École normale supérieure des jeunes
filles. Elle publie dans la foulée son premier roman «La soif» (1957) suivi un an plus tard par
«Les impatients». Elle retourne en Algérie en juillet 1962 pour enseigner l’histoire moderne
et contemporaine de l’Algérie à l’université d’Alger, elle va publier cette année-là «Les
enfants du nouveau monde» puis «Les alouettes naïves», profondément ancrés dans la
guerre de libération nationale. Elle se tourne à la fin des années 1970 vers le 7ème Art, avec
la réalisation de deux films, «La Nouba des femmes du Mont Chenoua», qui a obtenu le Prix
de la critique internationale à Venise en 1979, puis «La Zerda ou les chants de l’oubli», qui
remportera le prix du meilleur film historique au Festival de Berlin en 1983. «Femmes
d’Alger dans leur appartement» (1980), «L’amour, la fantasia» (1985), «Le Blanc de l’Algérie»
(1996), «La Femme sans sépulture» (2002), ou encore le célèbre «Loin de Médine» (1991)
sont parmi les titres où se mêlent tous les combats libérateurs qu’elle voulait mener et
incarner. Traduite dans plus de 20 langues, plusieurs fois nominée au Prix Nobel de
littérature, Assia Djebar a reçu moult prix et distinctions aux quatre coins du monde. En
2005, elle a été la première femme arabe et africaine élue à l’Académie française.
Table des matières : Première partie/Deuxième partie/Troisième partie/ Premier
Mouvement/Clameur/Deuxième Mouvement/Murmures/Troisième
Mouvement/Chuchotements/ Quatrième Mouvement/Conciliabules/ Cinquième
Mouvement/ Soliloque/Tzarl’rir (final)
Extraits : « Toutes les Françaises ne viennent pas de Paris… La plupart de celles que notre
pays asservi a tentées savent seulement traire une vache à leur arrivée ! Si ensuite elles se
civilisent, c’est parce qu’elles trouvent ici force et richesse. Car les lois sont faites pour elles,
pour leurs mâles, pour leurs fils ! » (p 43), « L’invasion est devenue une entreprise de rapine
: l’armée précédant les marchands suivis de leurs employés en opération ; leurs machines de
liquidation et d’exécution sont déjà mises en place » (pp 69-70).
Avis – Un roman singulier qui mélange (dans un dialogue permanent) l’Histoire et l’intime,
l’Histoire et les traumas de la guerre, la mémoire populaire et les voix de femmes trop
longtemps silencieuses .Surtout, ne pas se décourager face à un récit en va-et-vient… assez
instructif… tout étant lié. On s’en aperçoit à la fin.
Citations : « L’indigène, même quand il semble soumis, n’est pas vaincu. Ne lève pas les yeux
pour regarder son vainqueur. Ne le « reconnaît » pas. Ne le nomme pas. Qu’est-ce qu’une
victoire si elle n’est pas nommée ?» (p 87), « Jamais le harem, c’est-à-dire l’interdit, qu’il soit
d’habitation ou de symbole, parce qu’il empêcha le métissage de deux mondes opposés,
jamais le harem ne joua mieux son rôle de garde-fou ; comme si les miens décimés, puis
déracinés, comme si mes frères et par là mes geôliers, avaient risqué une perte de leur
identité : étrange déréliction qui fit dériver jusqu’à leur figure sexuelle…
Cette impossibilité en amour, la mémoire de la conquête la renforça » (p 180), « Dans la
transmission islamique, une érosion a fait agir son acide : entrer par soumission, semble
décider la Tradition, et non par amour. L’amour qu’allumerait la plus simple des mises en
scène apparaît dangereux » (p 232), « Pour les fillettes et les jeunes filles de mon époque –
peu avant que la terre natale secoue le joug colonial- , tandis que l’homme continue à avoir
droit à quatre épouses légitimes, nous disposons de quatre langues pour exprimer notre
désir, avant d’ahaner : le français pour l’écriture secrète, l’arabe pour nos soupirs vers Dieu
étouffés, le libyco-berbère quand nous imaginons retrouver les plus anciennes de nos idoles
mères. La quatrième langue, pour toutes, jeunes ou vieilles, cloîtrées ou à demi émancipées,
demeure celle du corps… » (p246), « Écrire ne tue pas la voix, mais la réveille » (p 274).
La femme sans sépulture. Roman de Assia Djebar. El Kalima Editions, Alger 2025 (Albin
Michel, 2002).197 pages, 1 200 dinars
Un ouvrage vibrant célébrant le courage des femmes algériennes et qui questionne la
manière dont une nation se construit sur ses martyrs… oubliés. Ces dernières années,
quelques livres (dont 1 de Kamal Bouchama en 2016, 1 de M’hamed Houaoura en 2017 et 1
de Aziz Mouats en 2022) ont été publiés sur la vie militante et engagée -jusqu’à en mourir-
de Zoulikha Oudaï, héroïne cherchelloise de la guerre d’indépendance (de « délivrance »),
capturée, torturée puis assassinée par l’armée coloniale française et dont la sépulture n’a
été, je crois, retrouvée qu’en 1987. « En 1956, en 1957, Zoulikha était vraiment au centre :
pas seulement du combat à Césarée, mais des réseaux à maintenir, des liaisons à établir
entre les montagnes -avec ses partisans, et les citadins à demi engagés, englués, tremblants,
prudents, pleins d’espoir aussi, voyant l’avenir approcher avec ses séismes et ses orages »
(Epilogue, p 191). Une véritable « Dame lionne à la crinière rousse ».
Assia Djebar, revenue au « pays », qui ne l’a jamais quitté, en 1976, avec pour objectif un
film long métrage sur « les femmes du Mont Chenoua », a su, à travers les témoignages de
proches de Zoulikha, dont sa fille Mina et sa sœur Zohra et de son amie et alliée, Lla Lbia
(seule soutien quand celle-ci -Zoulikha-, était harcelée, durant des mois et des mois, par le
commissaire de police de la ville et quand, ensuite, elle voulut rejoindre les partisans et que
le vide s’élargissait autour d’elle) restituer le combat de cette femme, devenue une des
responsables Fln/Aln de la région ; femme qui avait perdu son époux, lui aussi exécuté par
l’armée coloniale, ainsi que son fils Habib, celui-ci décédé au maquis.
Elle a, donc, su et pu redonner chair et souffle à cette figure effacée de notre Histoire
contemporaine. Puissance des voix féminines, douleur des disparus, urgence de témoigner.
Entre une mémoire collective en quête introuvée, un écrit qui « fait surgir une polyphonie
bouleversante où les silences deviennent plus éloquentes que les cris ».
L’Auteure : Voir plus haut
Table : Avertissement/ Prélude/ 12 parties/ Épilogue
Extraits : « Ainsi, « notre » Zoulikha, si elle était née homme, aurait été général chez nous,
comme bien d’autres peuples, car elle n’a jamais craint quiconque et elle aimait l’action…
Dites-moi, mes petites, où trouver de nos jours une telle femme ?» (p 68), « Je croyais que la
télévision avait besoin d’un documentaire, comme il y en avait tant sur les héros morts !…
Zoulikha vivante aujourd’hui, elle les aurait dérangés tous !… Ils me paraissent parfois –
chacun pour des raisons diverses- comme soulagés, c’est le mot, oui, soulagés qu’elle, ma
Zoulikha, ait disparu ! « (Témoignage de Hania, p 75), « Arrivant à la montagne chez les
partisans, j’ai eu l’impression de reprendre une marche : vers où, vers quel but, je me disais
seulement : jusqu’au bout ! » (p157).
Avis – Une succession de plans, comme dans un film beaucoup plus que dans un récit
littéraire. D’où une œuvre bien captivante avec ses allers et retours passé-présent. Une
écriture légère entraînant une lecture décontractée… sur fond de tragédie.
Citations : « Chaque délai, chaque retard, recèle en lui, un bien caché » (p 66… proverbe
arabe), « La peur, mes petites, vous fait tout apprendre le français, et même la langue du
démon, si besoin est » (p 71), « La beauté de la poésie, ce n’est jamais ailleurs. Peu importe
où vivent les poètes ! » (p 87), « Et les regards ! Qui dira les regards dévorateurs, voleurs,
violeurs, de tant de jeunes mâles, immobilisés dans la rue, sans mots, sans rêve, sinon
taraudés par la pulsion de toucher l’hirondelle, de frapper, d’écraser la libellule… La haine,
par éclairs, explose on ne sait où, ni pourquoi… » (p 89), « La torpeur, depuis 1962, s’est
réinstallée, écrasante : on la sent dans les rues, dans les patios, mais pas là-haut, ni dans les
montagnes, ni dans les collines où flotte comme une réserve désabusée des gens, une
poussière de cendres en suspens, après le feu d’autrefois » ! (p 100), « Sur cette terre, la
condamnation vient-elle du fait que nous nous trompons parfois d’ennemi ?… Vite, un
ennemi, vite, une voix à défier : et nous cherchons hors de notre sang alors que, la première
des énigmes, nous la portons en nous » (p 112), « La foule, à Alger, et presque pareillement
à Césarée, est emportée dans le fleuve morne du temps. Elle te signifie : Oublie avec nous !
Fais comme si… Nous avons désormais, comme tant d’autres peuples, nos hontes, nos
tatouages marqués au fer sur le front, nos souillures sur la face !… Eh quoi, nous sommes
ordinaires comme tant d’autres nations qui n’ont pu éviter troubles et convulsions » (p 196).
Belkacem Ahcène-Djaballah, in le Quotidien d’Oran
L’amour, la fantasia. Roman de Assia Djebar. El Kalima Editions, Alger 2025 (Albin Michel,
1995). 304 pages, 2 000 dinars
