Le Siège de Zâatcha (le colonel Carbuccia)
Aux derniers jours de juin 1849, un détachement de cavalerie commandé par le
lieutenant Séroka, chef-adjoint du bureau arabe de Biskra, s’était présenté sur
la place centrale du ksar des Zaâcha en vue de procéder à l’arrestation d’un des
habitants les plus influents de la localité, nommé Bouziane, que
l’administration française soupçonnait de fomenter des troubles. Au moment
où les soldats allaient s’emparer de lui, Bouziane se dégagea brusquement de
leur emprise, tandis que le cercle de la population se resserrait autour des
Français. Le lieutenant Séroka sentit instantanément le danger. Il comprit
aussitôt que l’arrestation de Bouziane était mission impossible et ordonna à ses
hommes de tourner bride avant de filer au triple galop avec ses cavaliers alors
que les portes du ksar allaient se refermer sur eux.
Les Français ne voulurent pas rester sur ce revers. Sitôt informé des faits, le
général Herbillon, commandant en chef de la province de Constantine, ordonna
au colonel Carbuccia, commandant supérieur de la subdivision de Batna dont
dépendait la garnison de Biskra, d’organiser sans attendre une expédition
punitive contre les Zaâcha. Carbuccia se trouvait alors engagé contre une tribu
insurgée dans le Hodna, à la tête du 2e régiment de la légion étrangère.
Il ne prit que le temps de former une colonne expéditionnaire composée du 3e
bataillon d’Afrique, de deux bataillons du 2e Régiment de la Légion étrangère,
de deux escadrons du 3e chasseurs d’Afrique, d’un demi-escadron de spahis,
d’une batterie d’artillerie de montagne et d’un détachement de sapeurs du
génie, soit un effectif de soixante officiers, mille six cent quatre-vingt-dix
hommes de troupe et trois cents cavaliers.
Le 16 juillet 1849, à cinq heures du matin la colonne punitive était aux portes
de Zaâcha, à la lisière des oasis de Zaâcha et Lichana. A sept heures du matin, la
cavalerie tenta une première charge.
La population du ksar n’ignorait que les Français allaient revenir après avoir
échoué, deux semaines auparavant, dans la tentative d’arrestation de
Bouziane. Ils s’étaient employés à renforcer les moyens de défense du ksar et la
charge de la cavalerie française fut repoussée sans la moindre difficulté.
Carbuccia dût sonner la retraite et les Français replièrent en désordre.
Il s’avéra donc, aux yeux de l’état major français que résistance des Zaâcha
allait être plus forte que ce à quoi ils s’attendaient. Le colonel Carbuccia dut
reconsidérer son plan d’attaque. Il forma deux colonnes. Un bataillon de la
légion, sous les ordres du commandant de Saint-Germain, était chargé
d’attaquer par le nord-ouest la zaouïa attenante au ksar, tandis que la bataillon
d’Afrique, allait attaquer par l’accès principal qui se trouvait au sud. Le
mouvement fut lancé à trois heures de l’après-midi, précédé par des tirs
d’artillerie. Nouvel échec. Les offensives françaises furent violemment
stoppées. Au soir du 16 juillet, il était déjà évident que les Zaâcha étaient de
grands combattants bien déterminés à se défendre. Le colonel Carbuccia dut se
résigner à sonner la retraite. Les assaillants se replièrent, emportant cent dix
sept blessés et trente et un morts.
Durant trois jours, le chef militaire français demeura indécis. Il avait établi son
bivouac au nord de l’oasis, à bonne distance du ksar, espérant que les assiégés
fussent tentés d’effectuer une sortie.
Mais Bouziane était fin stratège. Bien retranchés derrière leurs murs, les
Zaâcha observaient placidement les français qui finissaient de rôtir sous les
toiles de leurs tentes dans la chaleur infernale du juillet saharien.
Et pour compliquer les choses, les vivres venaient à manquer aux Français.
L’expédition avait prévu la prise du ksar au bout de quelques heures de
combats, une journée tout au plus.
Et voici donc le colonel Carbuccia dans l’obligation de prendre des dispositions
pour assurer l’approvisionnement en vivres de la troupe. Il fut tenté, un
moment, d’exiger des populations des ksours voisins, Bouchegroune, Tolga,
Farfar, Lichana, qu’elles fournissent de la nourriture à ses soldats. Mais il se
garda bien de la faire, de crainte que ses exigences n’alimentent la colère de
ces populations et ne les poussent à rejoindre les Zaâcha dans leur
insurrection.
Il chargea alors le commandant de Saint- Germain d’aller effectuer, le 17 juillet,
une razzia sur une paisible tribu de pasteurs qui avait établi son campement à
Sériana.
Celui-ci était encore auréolé du prestige d’avoir, l’année précédente (le 5 juin
1848), procédé à l’arrestation d’Ahmed-Bey (l’ancien bey de Constantine) dans
la vallée aurasienne de l’oued Abdi où il s’était retrouvé seul. abandonné par
ses oncles maternels, les Bengana, et désespérant d’obtenir l’aide que lui
promettait en vain le Bey de Tunis. Il fondit sur le campement des nomades à la
tête de trois cents cavaliers, lorsqu’il fut cueilli, au cours de cette opération de
brigandage, par une balle qui l’envoya pour le compte, raide mort.
Le 19 juillet, Carbuccia réalisa définitivement que cette première tentative de
prendre les Zaâcha était vouée à l’échec. Il ordonna à ses troupes de lever le
camp et de rejoindre Biskra. Les Français emportèrent leurs morts, trainèrent
leurs blessés et partirent avec le sentiment de la défaite et un goût
d’amertume dans la bouche.
Ils eurent tout l’été pour méditer sur leur échec…
Foudil Ourabah
