S- A Agoumi : Le dandy du théâtre et le plaisir de dire
ENTRETIEN AVEC SID AHMED AGOUMI (Paris, 2011)
Sid Ahmed Agoumi, un géant de la scène, une icône, m’entretient ici de son
expérience, du théâtre en Algérie et n’oublie nullement d’esquisser quelques
propositions de sortie du tunnel tout en ne ménageant ni les uns et les autres.
C’est l’un des rares hommes de théâtre algériens actuels qui a une
extraordinaire maîtrise de la scène et des jeux théoriques fondant la pratique
théâtrale. Acteur de cinéma et de théâtre, maîtrisant toutes les langues en
présence (kabyle, arabe « dialectal », arabe « littéraire » et français), Agoumi
séduit, utilisant tous les registres linguistiques et artistiques, son spectateur qui
l’adopte facilement. Il a touché à tous les genres de théâtre et côtoyé de
grandes personnalités du spectacle et de la littérature. Il lit beaucoup, passe de
Camus à Tchékhov, puis Beckett, mais reste marqué par Kateb Yacine.
A.C : Ne serait-il pas plus intéressant et plus opératoire de monter des pièces
en Algérie, ce qui te permettrait peut-être de mieux cerner l’état du théâtre en
Algérie aujourd’hui ?
S.A.A : Cela fait déjà longtemps que je me pose la question relative à
l’organisation de mon retour en Algérie. En exerçant mon métier en France, je
n’enrichis que ma propre personne.. Il est égoïste de penser à soi et à sa
carrière alors qu’il est possible d’apporter aux autres qui attendent peut-être
un surcroît de soutien. Je m’interpelle en cherchant à rendre ce que j’ai reçu, ce
que j’ai acquis de ce métier. Le théâtre est l’espace privilégié du partage. Sans
la générosité, l’acteur perd une grande partie de lui-même, sa force, son
humanité. Je me dis qu’il est temps de permettre aux autres de bénéficier de
mon expérience, de mes acquis d’homme de théâtre. Je ne pourrais être utile
qu’en mettant en scène des pièces pouvant éveiller chez les jeunes comédiens
cette folle envie, d’apprendre, de se former et de mieux se confronter avec les
expériences théâtrales actuelles. Ce que j’ai remarqué tout de même à Alger,
c’est cette floraison de monologues et de pièces à petite distribution qui donne
une certaine idée, peu joyeuse, de l’activité théâtrale. Je comprends tout à fait
ce choix, mais cela demeure une forme tronquée du théâtre. Le monologue est
assez dangereux parce qu’il ne permet pas aux acteurs d’interpréter et de
cristalliser les espaces complexes du jeu théâtral. N’est pas Gogol qui veut. Il
faut tout de même que vous sachiez que j’ai été le premier comédien algérien à
interpréter un monologue. Il s’agit du « Journal d’un fou » de Gogol.
Aujourd’hui, du moins pour les pièces que j’ai eu à voir, les acteurs
n’interprètent plus, ils ne re-présentent qu’eux-mêmes. Il est temps de renouer
avec le répertoire classique. Durant les premières années de l’indépendance, le
théâtre algérien a monté Shakespeare, Calderon, Molière, Goldoni, O’Casey,
Brecht et j’en passe. C’était le temps de l’embellie théâtrale marquée par une
extraordinaire curiosité et une inextinguible soif d’apprendre. Puis, surtout, à
partir de la fin des années 80, les choses ont sérieusement connu un
dramatique déclin à tous les niveaux de l’activité théâtrale.
A.C : Un projet qui devait être produit avant ton départ en France a été
interrompu et tu as été obligé, juste après l’assassinat de Alloula, de quitter
l’Algérie pour t’installer en France.
S.A.A : A quoi bon vivre de regrets et plonger dans l’univers incongru du regret.
Il se trouve qu’aujourd’hui, je reprends ce projet, c’est l’essentiel. Une vie ne
vaut rien, mais rien ne vaut la vie. Il n’y a pas de vie de rechange. Je ne peux
avoir de regrets. J’ai vécu une autre expérience qui m’a permis de me
confronter à d’autres écritures et à d’autres espaces. Tu sais, la mort n’est pas
effrayante, elle l’est si la projection de soi n’est pas aboutie. Tout individu qui
se projette dans une sorte d’espace future devrait aboutir à une sorte
d’ouverture, d’extase. En Algérie, ce que je craignais, ce n’est pas la mort, mais
le fait de vivre la mort au quotidien, une sorte d’ersatz de la culture de
l’ordinaire.
A.C : Justement, que t’a apporté cette expérience française ?
S.A.A : Il faut que je vous dire qu’elle ne m’a absolument rien apporté en tant
que formation dans la mesure où j’ai fait mes écoles en Algérie. Par contre, j’ai
découvert d’autres textes et d’autres auteurs comme Koltès et Pirandello
(revisité) montés par de grands metteurs en scène. Si j’ai trouvé ma place en
France, c’est grâce à mes acquis antérieurs. On ne m’a pas fait de cadeau. C’est
vrai, j’ai été confronté à d’autres expériences, d’autres intelligences et à de
nouvelles approches théâtrales. Avoir toujours les mêmes partenaires, c’est
sclérosant. Cette sortie du pays m’a permis de visiter des lieux ludiques
extraordinaires, d’autres pays où j’ai joué comme le Canada, la Suisse, la
Belgique, la France. J’ai appris comment fonctionne le théâtre dans ces
contrées parce que le théâtre est une merveilleuse entreprise qui exige une
remise en question perpétuelle et un travail infini. Le théâtre est avant tout
une leçon d’humilité, une projection dans le futur, une courageuse découverte
de soi et des autres et une mobilisation de toutes les énergies vitales. Je n’ai
pas fait ce métier pour cachetonner. Si je l’ai fait, c’est parce que j’appréhende
assez son pouvoir et aussi ses limites.
A.C : Le théâtre est donc, pour toi, une sorte d’aventure permanente, un
renouvellement constant…
S.A.A : Oui, cela va de soi. L’expérience théâtrale est paradoxale, individuelle et
collective à la fois, littéraire et scénique, éternelle et instantanée. C’est très
complexe. Chacun porte sa vision, ses desseins. A l’époque de la
décentralisation, on mettait toujours en avant l’esthétique théâtrale dans
laquelle s’incruste le politique comme si le théâtre pouvait être réduit à l’action
politique.
Tout le monde sait que depuis Aristote et sa « Poétique », le théâtre est
pleinement travaillé par le politique, son essence est politique. Il faudrait lire
les grands tragiques, Eschyle, Sophocle et Euripide. Pourquoi donc le
surpolitiser ? Drôle de manière d’embastiller l’univers théâtral. Réduire le
théâtre à sa dimension politique, c’est l’appauvrir, l’affadir, le rendre prisonnier
de discours extérieurs et étrangers à sa vocation. Il faudrait savoir que le
propre du théâtre, c’est le donner à voir. Le public, trop nourri de cinéma et de
télévision, va au théâtre avec une image singulière, celle de redécouvrir ses
constructions imaginaires. Nous sommes ainsi obligés de concevoir notre
esthétique par rapport à la technique cinématographique. Mais cela ne veut
pas dire que nous devrions être prisonniers des goûts et des attitudes du
public. Cette paresseuse posture défigure le théâtre. Quand on dit , il faudrait
répondre à l’attente du public et réaliser des pièces « comiques » ou des pièces
purement « politiques », c’est soutenir une vision erronée et factice de
l’attente du public. Ce choix est strictement politique. Ainsi, ces gens là nous
demandent d’appauvrir notre discours pour être au niveau du public, infantilisé
et méprisé par ceux-là mêmes qui cherchent à le rabaisser. C’est la même
chose pour le cinéma et la télévision…
A.C : Tu viens d’évoquer le cinéma et la télévision. Quels rapports entretiens tu
avec ces trois structures mitoyennes que sont le théâtre, le cinéma et la
télévision ?
S.A.A : Je ne regrette pas d’avoir fait du cinéma et de la télévision. Je regrette
certains films que je n’ai d’ailleurs pas vus. C’est grâce au cinéma et à la
télévision que je me suis fait une petite place dans le cœur des Algériens. Le
métier incite l’acteur à cultiver un certain narcissisme et à saisir la pauvreté de
l’univers artistique. Nous avons un sérieux problème d’écriture. Les bons
réalisateurs ne sont pas légion.
A.C : L’Algérie a connu, à un certain moment de son histoire, des romanciers,
des peintres et des poètes de valeur, mais semble trop pauvre, surtout ces
dernières années dans les métiers du théâtre et du cinéma, c’est ce que j’ai
compris de ce que tu dis.
S.A.A : Effectivement, les années cinquante, soixante, soixante-dix par exemple,
ont connu une floraison de bons écrivains, mais le cinéma n’a pas vécu la
même situation. L’Algérie peut-être fière d’avoir produit les meilleurs
romanciers du Maghreb et du monde arabe. Très peu d’auteurs se sont
intéressés au théâtre. Il y eut, certes, Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Dib
mais sa pièce, « Mille hourras pour une gueuse » ne marque pas les esprits, sa
thématique est assez obscure. « Le cadavre encerclé » de Kateb Yacine est
plutôt un long poème dramatique. Nous l’avions joué en arabe littéraire, ce qui
a obscurci davantage le texte, malgré une belle traduction. L’absence d’auteurs
de théâtre a poussé des comédiens à écrire pour le théâtre, avec des fortunes
diverses, certains avec beaucoup de bonheur.
A.C : Si l’écriture dramatique te semble peu sérieuse, qu’en est-il, selon toi, de
l’univers de la mise en scène ?
S.A.A : Je dois reconnaître que j’ai eu deux metteurs en scène ui m’ont
beaucoup appris. Il s’agit de Mustapha Kateb qui m’a inculqué l’intelligence du
texte et de Allel el Mouhib qui m’a enseigné le mouvement et le rythme. En
alliant les deux expériences, je me suis fait une sorte de construction qui me
permet de mieux appréhender la réalité scénique. Je ne peux oublier la rigueur
de Ziani. Quant à mes rencontres en France, elles m’ont permis d’approcher de
grands metteurs en scène européens. Mais il faut que je te dise que ce qu’on
me propose ici, en France, ne m’enthousiasme guère. Il y a cette pensée
cartésienne qui est parfois synonyme d’embastillement qui vous rappelle sans
cesse vos origines. Acteur, je ne fais que me redire. Se redire, c’est ennuyeux.
Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu ici en France des choses
intéressantes. Cette expérience à l’étranger m’a ouvert la voie de la découverte
d’autres univers dramatiques et de nouvelles conceptions de la scène. J’ai joué
Novarina, Mateivisniec, Koltès et bien d’autres qui m’ont donné à voir une
autre conception du monde et du théâtre.
A.C : C’est vrai que tu as toujours été fasciné par les nouvelles écritures, même
si tu es aussi marqué par le répertoire classique, tu as été, à ma connaissance,
le premier à monter en Algérie « En attendant Godot » de Beckett…
S.A.A : C’est vrai. L’artiste doit être toujours en quête de nouveaux styles, de
nouvelles écritures et d’univers scéniques originaux. J’ai été le premier à avoir
mis en scène Beckett que j’ai intitulé de façon prémonitoire « Fi intidhar el
mehdi », partant de ces deux devises-phare : « malheur à un peuple qui a
besoin de héros » (maxime brechtienne) et « malheur à un peuple qui veut
attendre son salut d’un autre ». C’est pour cette raison qu’on m’avait
dégommé de la direction du théâtre d’Annaba, parce que le théâtre est un
instrument de combat. Je disais dans la pièce qu’un peuple ne doit son salut
qu’à lui-même. Cette pièce a abordé des problèmes non abordés, tus, mais je
l’ai fait, non pas dans une perspective didactique, mais en suggérant, en
privilégiant la dimension spectaculaire, foncièrement théâtrale. La place de
l’acteur était primordiale. J’ai toujours accordé une importance particulière au
jeu de l’acteur.
A.C : Justement, comment l’acteur devrait-il s’exprimer, révéler ses
performances ?
S.A.A : Le talent n’est pas un mystère. Tout le monde peut-être talentueux. Un
musicien a un outil, son instrument. Quel est l’instrument de l’acteur ? C’est
son corps qui est le lieu d’articulation de toute son interprétation et d’un
ensemble de gammes. Ce qu’a écrit l’auteur ne suffit pas à l’acteur qui doit
nourrir et alimenter continuellement son imaginaire. Le comédien ne devrait
pas être paresseux, il devrait toujours en quête de nouveaux savoirs. Rouiched
me tançait souvent pour lui expliquer la distanciation et les jeux de l’écriture
dramatique pouvant l’aider dans sa démarche dramatique.
A.C : Tu viens de parler de corps. En Algérie, abandonné, marqué du sceau de
l’oubli, sclérosé, il semble peu agile, absent. Qu’en dis-tu ?
S.A.A : Nos acteurs ont un pressant besoin de formation. La médiocrité investit
tous les espaces de la création. Ce qui est terrifiant, ce n’est pas la médiocrité
en soi, mais c’est quand l’autorité se place en autorité, se drape des oripeaux
de l’autorité. Les médiocres ne me dérangent que quand ils osent penser.
Aujourd’hui, les structures théâtrales permettent un tas de niaiseries…
A.C : Qu’en est-il justement de l’entreprise théâtrale, notamment après la
décentralisation ? Tu as vécu le parcours du théâtre en Algérie comme acteur,
metteur en scène, directeur du théâtre régional de Annaba et du TNA, ce qui
te donne le droit d’apprécier l’expérience théâtrale.
S.A.A : Les structures régionales étaient obsolètes dès leur naissance. Nous
n’avons fait que reproduire, sans aucune réflexion, quelques textes législatifs
français qui n’ont pas été revisités. Il fallait les revoir, accordent plus de
souplesse et de liberté à l’entreprise et à la création. Les textes d’aujourd’hui
favorisent le fonctionnariat et négligent la dimension artistique. Actuellement,
il faudrait recourir au mécénat, créer des lieux de théâtre en dehors des
structures officielles devant être au service de l’œuvre, non pas au service des
gens qui y travaillent.
Le système politique qui nous régit sent-il la nécessité d’avoir une culture libre
et indépendante ou se contente t-il d’une culture de représentation ? C’est une
question ouverte.
A.C : Que faut-il faire pour changer les choses ?
S.A.A : Les choses peuvent changer à partir de situations individuelles. La
solution est individuelle. C’est en laissant se confronter les expériences des uns
et des autres et en permettant à ces expériences d’aller au bout d’elles mêmes
que le meilleur s’imposera. Il faudrait multiplier les lieux, diversifier les points
de vue. Nous avons un public à retrouver. Ces expériences ne peuvent se faire
qu’en présence du public, mais on ne doit pas lui faire totalement confiance
parce que, parfois, il va vers la facilité. Tous les théâtres sont excentrés. Le
centre de la ville s’est déplacé. Il faudrait donner aux structures théâtrales une
certaine convivialité.
Entretien réalisé par Ahmed Cheniki
