Mohamed Sehaba, l’aguellid de la poésie
Un poète immense qui part. La terre s’écarte pour l’accueillir. Elle se fait douce,
de la douceur d’un pétale ; et même la pierre, quand elle rencontre sa
dépouille à peine l’effleure, non, la caresse. Adieu précieux ami poète au long
souffle épique, au verbe majestueux et sûr qui parle de l’Algérie à travers son
histoire, ses vivants, ses morts, ses défaites et ses victoires, de la terre des
Aguellids devenus guerriers contre d’autres injustes conquérants, ensuite
bâtisseurs puis encore combattants contre d’autres colonisateurs, puis fiers
compagnons de l’Emir, et révoltés refusant le joug puis armés de bazookas et
de mitrailleuses plus lourdes que leurs épaules contre les derniers injustes.
Adieu, Mohamed Sehaba, qu’un beau nuage te porte là où tu aurais aimé aller.
Voici le texte que j’ai consacré à son œuvre dans mon Encyclopédie de la
poésie algérienne de langue française, 156 poètes, (1930 – 2008), parue en
2009 en deux tomes, ed. Dalimen.
Poète et écrivain : six recueils et un roman. Né le 7 mai 1952 à Tafraoui (Oran).
Études primaires (1959-1966) à l’école Victor Hugo, à Oran, secondaires, au
collège Benzerdjeb puis au lycée technique Les Palmiers d’Oran. Après son bac
technique mathématiques, il a étudié à l’École Normale Supérieure
Polytechnique. A enseigné le dessin industriel à la Société Nationale de
Sidérurgie durant sept ans. De 1987 à 1991 : études de Lettres françaises
sanctionnées par une licence de français. Depuis, il a exercé comme journaliste,
enseignant de français en Algérie, puis journaliste et traducteur littéraire à El
Ahram-Hebdo, au Caire. Actuellement, il est enseignant de français et
chroniqueur culturel dans un quotidien de l’Oranie. L’aîné d’une famille de
onze enfants, il est marié.
Œuvre poétique : Te souviens-tu de la tendresse ?, éd. St Germain des Prés,
Paris, 1983 ; Remparts, ENAL, Alger, 1986 ; L’Aguellid, éd. Association Ibdaa,
Oran, 1988 ; Chronique du silence, éd. Laphomic, Alger, 1986 ; Un veilleur en
temps de détresse, éd. Erg, Oran, 1992, rééd. Dar El Gharb, 2002, 86 p. ;
Hommage à l’errant, éd. Les Mains Secrètes, Saratoga Springs-New York, 2007.
L’œuvre : « Remparts » annonce une voix ample et un souffle puissant. Son
cachet surréaliste permet à l’auteur d’explorer à fond la caisse les richesses
cachées du subconscient. Cette expérience lui permettra de passer à une
écriture plus élaborée et plus personnelle dès lors que l’imaginaire est exercé.
Viendra alors « L’Aguellid », un chant lyrique, épique, apologétique, incantatoire
et gracieusement nourri par une grande culture, par une connaissance
profonde de notre histoire antique, par une érudition qui brasse des savoirs
nécessaires à la restitution des détails, des faits, des géographies, des
armements, de objets…
Au nom des rois anciens de notre peuple, au nom des fruits de nos entrailles et
de nos alliances, au nom de nos mérites et de nos défaites, de nos richesses, de
nos forces et de nos cris, dans le courage comme dans la peur, voici enfin un
chant digne de notre passé et de nos gloires. Voici ce chant de « L’Aguellid » qui
nous célèbre et nous renforce, en donnant une épaisseur supplémentaire à
notre histoire. Au nom des Maures, des Amazighs, tous ces Numides et ces
Libyens qui ont fertilisé cette terre ancienne, Sehaba célèbre les chefs braves et
vigoureux que le pays a eus :
« Aguellid te voici, moulé au plus haut étage de l’âme, reflet d’un grand peuple
sur une lame rouge.
Tu rassembles la généalogie ; Et de ce geste, tu nous habites. L’alliance de
notre âge en fait foi.
Nous gageons sur ta fontaine et sur ta bouche de miel, nous gageons sur ton
visage qui nous rejoindra dans le savoir (p. 15)
Sur 96 pages, cette épopée narre et chante les batailles et les œuvres des
Aguellid, ces rois numides qui restent jusqu’à ce jour nos plus grandes figures
historiques. Puissant, érudit et généreux, ce texte a des envolées dignes d’un
Saint John Perse ou d’un Senghor. Dans les recueils précédents, le lyrisme
résulte aussi d’une maîtrise des accumulations, ces séries homologiques dont,
par exemple, use beaucoup Saint John Perse pour nommer les diverses
activités humaines dans « Anabase ». En outre, Sehaba emploie beaucoup
d’asyndètes, une espèce d’ellipse qui permet d’omettre les particules de
coordination et qui donne l’impression que le nombre des choses énumérées
est grand, tout en créant un effet de bousculade ordonné ou désordonné, selon
le cas. Le ton, le rythme, la mesure, la musique, la force de l’image et la
pertinence de la métaphore s’ajoutent à la puissance d’évocation de ce poète
qui ne restera pas sur ses acquis. Car viendra « Un veilleur en temps de
détresse », un questionnement philosophique et ontologique, suivi du recueil
« Hommage à l’errant », un long texte en hommage aux gens qui nomadisent,
qui errent, qui en même temps se cherchent et cherchent : un point d’ancrage,
un coin d’amour, un coin de bonheur.
Ali El Hadj Tahar
