Sid Ali Fernandel un humour populaire
Sid Ali Fernandel, de son vrai nom Chabane Haouat, né en mars 1923 à Zoudj
Ayoun, dans la Casbah d’Alger, demeure l’une des figures attachantes et
populaires de l’histoire du théâtre et de l’humour algériens. Artiste au talent
naturel, comédien généreux et homme profondément proche du peuple, il a
marqué plusieurs générations par son jeu spontané, son humour et cette
capacité rare à faire rire tout en transmettant des messages simples et utiles.
Issu d’une famille modeste, il quitte très tôt l’école, alors qu’il n’est encore
qu’en deuxième année primaire, avant de rejoindre les Scouts musulmans
algériens. Sa vocation artistique s’affirme rapidement. Élève du grand maître
Rachid Ksentini, il découvre l’univers de la scène et choisit définitivement les
planches, malgré les réticences de ses parents. À seulement dix-sept ans, il fait
ses premiers pas dans le monde du spectacle et commence à se faire
remarquer par son tempérament comique et son aisance devant le public.
Dans les années 1940, il évolue dans le sillage de Mahieddine Bachtarzi, grande
figure du théâtre algérien, et côtoie plusieurs artistes majeurs de son époque,
parmi lesquels Rouiched. Son parcours lui permet également de nouer des liens
d’amitié avec de grands noms de la musique algérienne, notamment Mustapha
Skandrani et Blaoui El-Houari.
Sur scène, Sid Ali Fernandel se distingue par un humour populaire, accessible et
profondément ancré dans la vie quotidienne des Algériens. Il interprète de
nombreux sketches algérois, parmi lesquels Le Mariage moderne et Le Mouton
à quatre pattes. Dans Yema, Marti Ou Ana — « Ma mère, ma femme et moi »
—, il exploite avec finesse les situations de la vie familiale pour provoquer le
rire tout en offrant un regard amusé sur les habitudes et les rapports sociaux
de son époque.
Son talent ne se limite cependant pas au divertissement. Il interprète
également des chansonnettes à caractère pédagogique, telles que Balak Min
At-Trig — « Attention à la route » — et Talaq Bila Zawadj. À travers ces
prestations, il démontre que l’humour pouvait également devenir un moyen de
sensibilisation et d’éducation, sans jamais perdre sa dimension populaire.
Lorsque la guerre de Libération nationale éclate, Sid Ali Fernandel ne reste pas
éloigné des événements qui bouleversent son pays. En 1956, il rejoint le
maquis dans la Wilaya IV historique. Arrêté par les forces coloniales et interné
dans un centre où il subit la torture, il parvient à s’évader grâce à une
remarquable présence d’esprit, en jouant le rôle d’un gardien chargé de sortir
les bidons d’ordures. Après avoir trouvé refuge chez une parente, il rejoint El
Jadida, au Maroc, avant d’intégrer la troupe artistique du FLN.
Cette période témoigne d’une autre dimension de sa personnalité : derrière le
comédien qui faisait rire les foules se trouvait un homme engagé dans le
combat pour l’indépendance de son pays. L’art devenait alors un instrument de
résistance, de mobilisation et de préservation de l’identité algérienne.
Après l’indépendance, Sid Ali Fernandel retrouve Alger et s’installe à Saint-
Eugène, au 25 rue Carnot. Il devient comédien professionnel à la RTA, où il
exerce son métier avec la même passion. À la fin des années 1960, il compte
également parmi les principaux animateurs des célèbres Nuits Bleues du
Ramadan, organisées à la salle El-Kettani. Ces soirées populaires contribuent à
faire vivre la scène artistique algérienne et offrent au public des moments de
joie, de musique et de théâtre.
Grand amateur de vie, de convivialité, de rire, de bonne table et de pêche, il
reste profondément attaché à son univers populaire. Il participe à plusieurs
tournées avec l’orchestre de variétés de Blaoui El-Houari ainsi qu’avec Fatayet
El-Andalous, poursuivant ainsi son activité artistique à travers différentes
régions du pays. Son dernier spectacle en Algérie, avant son départ pour la
France au début des années 1970, est donné à l’occasion de la Fête des
Oranges à Miliana.
L’éloignement de la scène ne signifie pourtant pas la fin de son attachement à
l’Algérie. Très affecté par la maladie de ses deux filles jumelles, il effectue
encore de brefs séjours dans son pays natal. Sa vie s’éteint finalement loin des
planches, à Montfermeil, le jeudi 21 octobre 1977, à la suite d’un coma
diabétique.
Son corps est rapatrié en Algérie, afin qu’il repose dans la terre de laquelle il
était issu et à laquelle il avait consacré une grande partie de sa vie. Il est
inhumé au cimetière d’El-Kettar, à Alger.
Sid Ali Fernandel appartient aujourd’hui à cette génération d’artistes qui ont
contribué à bâtir les fondations du théâtre, de l’humour et du spectacle
populaire algériens. Son parcours raconte une époque où les artistes étaient à
la fois comédiens, chanteurs, animateurs, éducateurs et, pour certains, acteurs
de la lutte nationale. Par son talent, son courage et sa proximité avec le peuple,
il a laissé une empreinte particulière dans notre mémoire artistique.
Son rire s’est tu, mais le souvenir de l’homme de scène, du comédien populaire
et de l’artiste engagé demeure. Ceux qui ont connu ses sketches, ses
chansonnettes et ses prestations se souviennent d’un artiste authentique,
capable de transformer les petites scènes de la vie en grands moments de
bonheur.
Que son nom reste associé à la mémoire du théâtre algérien et à cette
génération d’artistes qui ont fait rire, réfléchir et rêver tout un peuple.
Badis El-Djazaïri
