Sid Ahmed Agoumi, le galop artistique
Agwumi, signifie »Cheval porteur d’eau »en tamazight. Sid Ahmed Agoumi , le
porteur d’eau de la culture universaliste en Algérie , mena sa carrière en un
galop artistique que même l’exil forcé de la décennie algérienne sanglante ne
put empoussiérer, ni interrompre. Il quitta l’Algérie en 1994 après l’assassinat
de son ami Alloula. En ce temps là l’art fut déclaré par les fous de Dieu illicite
et mortifère, Sid Ahmed, ce fils de tailleur, reconstruira sa vie et déploiera son
œuvre magistrale en France. Sa fantasia merveilleuse reprit son auréole à
l’écran et sur les planches volant de succès en succès.
Une mémoire algérienne
La vie et l’œuvre de Sid Ahmed se racontent au galop. C’est tellement riche,
tellement diversifié que toute halte prendrait des mois de détails, de descri-
ptions, d’égarements succulents dans une mémoire fertile. Il a été de toutes
les aventures artistiques majeures de l’Algérie post indépendance. Au cinéma,
à la télévision, au théâtre il fera le bonheur de millions de personnes et la gloire
de l’art en Algérie. Il n’a jamais refusé les rôles les plus ingrats, notamment les
directions des théâtres d’Annaba, de Constantine, et surtout celle de la maison
de la culture de Tizi-Ouzou, où il fut « désigné par accident et maintenu par
oubli ». Il s’acquittera merveilleusement de son rôle de pédagogue, de
transmetteur de compétences et de passeur de qualifications. Il est sans
doute, l’un des puissants porteurs d’eau de l’art en Algérie par sa présence, sa
verve, son image, son franc parler.
Proche du peuple, ce fils de tailleur, eut dans son enfance comme legs de son
père analphabète, cette rage de vivre et de conquérir les sommets. Sid Ahmed
confiera : «Je le vois encore s’acharnant sur le journal, essayant de déchiffrer
un article, pleurant de ne pas y arriver… Ne pas comprendre le rendait fou
d’inquiétude. Cette frayeur et cette soif d’apprendre, il me les a transmises». Il
n’aime pas les interviews mais se lâche entre deux rires sonores ; et à
l’écouter sa vie défile en images insoutenables de clarté.
Rien que du Cinéma : plus de 50 films
C’est à « Timgad » avec Fabriche Benchaouche que Sid Ahmed Agoumi
interprète le rôle de Mokhtar, un instituteur iconoclaste, qui avait un rêve
inaccessible …Et pourtant en égrenant le chapelet de perles de Sid Ahmed
nous constatons que sa carrière illustre cette brillante maxime de Victor Hugo
« Rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu ». Et le sémillant
acteur était toujours là à traduire la puissance des idées de scenarii souvent
difficiles.
C’est en souvenir des «Invincibles » de Françoise Charpiat que « Cheba Louisa
» lui a dit « Le noir te va si bien » ! C’est du Jacques Brel dit ! Djamal Bensalah
le « Beur sur la ville », adossé au « Taxiphone » de Mohamed Soudani , se
souvint de «L’Italien » et d’Olivier Baroux ; le père de Dino, avait alors , «
Llob(é) » Bachir Derrais. Okacha Touita ne se fit pas Hara Kiri mais seulement «
Morituri » derrière « les rebelles » , au « Gourbi Palace » .Cinq ans après la
saga « Il était une fois dans l’oued » on se rappela « Les diseurs de vérité » de
Karim Traidia, et « Paddy » de Gérard Mordillat où le harrag Sid Ahmed
Agoumi eut « La vie Sauve » grâce à Alain Raoust « de l’autre coté de la mer »
épaulé par Dominique Cabrera.
Ah, cet « Automne à Alger » avec le vieux complice Hamina , quatre ans
auparavant Sid Ahmed avait permis à Taieb Louhichi de retrouver « Layla… sa
raison » ; ce fut un envoyé d’un prince qui ne connut jamais « Le moulin de
monsieur Fabre » cette fiction-réalité d’Ahmed Rachedi , ni « Les hors-la-loi »
de Tewfik Farès . C’était déjà loin de « Zone Interdite » d’Ahmed Laalam dans
un autre monde que « Ettairoun »…les oiseaux de Slimane. C’est en 1969, que
le chauffeur Sid Ahmed prit à toute vitesse le double virage dangereux de
Costa Gavras « Z » et reconnut la bonne « Voie » tracée par Mohamed Slim
Riad.
Je l’ai vu à la télévision
En 1980, pour Sid Ahmed Agoumi, ce n’était ni noir ni blanc « Kahhla Ou Bayda
», avec Abelmalek Bouguermouh, quinze ans auparavant, le soleil avait déjà
triomphé du noir absolu et « La nuit a peur du soleil » était un bilan nécessaire.
Deux décennies plus tard ce fut le temps de « La vocation d’Adrienne » contre
laquelle « Le vent de colère » de Michael Raeburn ne put rien, parce que «
Simon le juste » de Gérard Mordillat est venu la conforter. Les « Avocats et
associés » arrivèrent au « Rendez-vous avec le destin » dans « La commune »
avant « Djemai Family » au moment où des êtres moralisateurs se rebellent en
arabe « Indama tatamaradou el akhlaq »
Sid Ahmed est dans son élément, dans la peau d’un syndicaliste avec le grand
personnage « Aissat Idir » . C’était en 2009. Il retrouvera cette fameuse famille
« Djemai » deux ans avant de s’aventurer dans les « Cinq parties du monde »
avec Gérard Mordillat. L’acteur épousera « L’esprit de famille » de Fréderic
Berthe pour devenir le « Sultan Achour » et mieux encore « Djamal dit B73 »
qui fouinera dans « Asrar » des secrets bien gardés.
Rayonnant sur les planches
La vocation théâtrale à 17 ans, la fierté d’avoir toujours vécu du métier des
planches, les films à la télévision, il eut la popularité comme salaire ; Ce ne fut
point la traversée, mais « Le retour du désert » au milieu de l’incandescente
décennie algérienne 90 avec Bernard-Marie Koltès mis en scène par jacques
Nichet . Dix ans après Gabriel Garran le jette entier dans « L’homme poubelle
» de Matéi Visniec » . Il a joué un vaste répertoire de pièces de Sean O’Casey
à Kateb Yacine et Mohammed Did, Alloula Benaissa et même avec l’imposante
Ariane Mnouchkine du « théatre du soleil ». Sur la scène, Il gronde, s’emballe,
explose, il joue toujours un peu de son âme. Il a notamment prêté sa voix à
Jean Sénac, Mouloud Feraoun, Rachid Mimouni, Benamar Mediene et Kateb
Yacine (Nedjma). Récemment, on a pu le voir au Québec dans Le Collier
d’Hélène de Carole Fréchette et dans La Chute de Biljana Srbljanović où il jouait
le rôle de Slobodan Milošević.
Animé par cet impératif de renouvellement du comédien et de faire ses
preuves, comme un bleu « Sid Ahmed Agoumi échappa intelligemment à ces
rôle obligés d’ «épicier algérien» que le cinéma français lui proposait » dit de
lui Hervé Loichemol qui l’avait dirigé dans « Scènes » de Denis Guénoun.
Distinctions
Dédiée au Cinéma del Mediterrani , la Mostra de Valencia a décerné sa palme
d’or 2017 au film « Les diseurs de vérités » de Karim Traidia, dans lequel Sid
Ahmed Agoumi a été récompensé du prix d’interprétation masculine . Ce film a
déjà reçu « le prix du Public » au festival de cinéma méditerranéen de
Montpellier. Il a également été sélectionné au marché de coproduction de
Dubaï et au forum européen des films méditerranéens de Brindisi en Italie.
Invité d’honneur de la 9ème édition du festival international du théâtre de
Bejaia, Sid Ahmed Agoumi, accompagne Slimane Benaissa, une autre mémoire
Algérienne, pour qui, il a joué de nombreuses pièces dont « Les Fils de
l’amertume », accueilli en 1997 au Théâtre Saint-Gervais à Genève, ou encore «
Prophètes sans Dieu » , joué dans la même salle.
Né en 1940 à Alger, Sid Ahmed Méziane fréquente l’école coranique et
s’imprègne parallèlement de la culture française. Devenu Sid Ahmed Agoumi, il
débute dans les années 60 pour servir tout au long de sa carrière universelle les
auteurs algériens:
« Si je n’avais pas servi des auteurs algériens, j’aurais eu le sentiment de me
désolidariser du peuple qui souffre. C’est ma fonction.»
Rachid Oulbsir
