Waciny Laredj a rencontré Remitti…
Avec Remitti, Chants de braises et de feu, le romancier Waciny Laredj change
de registre pour un livre-hommage, un ouvrage sociologique… Après lecture de
ces «confessions», chacun a le loisir de trouver le genre littéraire choisi par
l’auteur. Ce qui est sûr, cette nouvelle création, qui paraîtra simultanément
bientôt, d’abord au Caire et à Beyrouth, puis Alger, se lit avec délectation.
De prime abord, bien avant sa parution, certains ont été surpris que vous ayez
écrit un livre sur une chanteuse de raï ; début de polémique ?
Vous savez, le fait de travailler sur Remitti (de son vrai nom Sadia Bedief), c’est
déjà un tabou, mais la majorité est très contente qu’on travaille sur elle.
Malheureusement, une minorité croit toujours que Remitti est l’image d’une
personne qui a souillé celle de la femme. Remitti, par son expérience humaine
très complexe, remet en cause les vieux codes sociaux. Ecrire sur cette dame,
c’est être capable de faire face à une violente tempête de refus. On a mis
Remitti dans une case de mauvaise morale et il faut qu’elle y reste.
On sent un peu de la colère dans vos propos…
Je vous fais une confidence, j’ai reçu des appels de journalistes arabes,
algériens et de chaînes étrangères. Leurs questions portaient sur mon nouveau
livre et sur le dilemme de la censure. Cette censure qui étouffe par sa stupidité
et offre aux «hyènes de la rente» de nouveaux espaces pour étendre leur
influence. Le pire fléau qui puisse frapper une nation est de contrôler
l’imagination d’autrui et de juger ce qui est permis ou inadmissible. S’intéresser
à la figure controversée de Remitti vous place, en tant qu’écrivain, d’emblée du
côté de l’accusée. Pourquoi un écrivain de renommée s’intéresserait-il à une
figure jugée «irrespectueuse» ?
Comme vous l’avez précisé au début de notre entretien, il s’agit d’une minorité
qui s’octroie le droit de juger une œuvre, un auteur, mais dites-nous, dans
quelles circonstances avez-vous rencontré cheikha Remitti ?
Je l’ai rencontrée en 1994 à Strasbourg, lors d’une rencontre littéraire, sur les
villes refuges pour contrecarrer les islamistes. Assia Djebar, Salman Rushdi,
entre autres y avaient pris part. Par la même occasion, Remitti était invitée
pour une soirée musicale, je l’avais revue le lendemain matin à l’hôtel où nous
étions tous logés.
Ce livre vous a pris beaucoup de temps pour l’écrire ?
Depuis 2020, je mène une enquête et fais des recherches entre Sidi bel Abbès,
Tessala, Oran et Paris pour pouvoir bien cerner le personnage. Vous savez, ce
projet me tenait à cœur et je me posais la question : comment devais-je
«gérer» une artiste qui a bercé mon enfance ? Etant enfant, je courais avec
mes camarades de mariage en mariage pour assister à ses fêtes et à celles de
cheikha Habiba, de la fée cheikha Rahma ? Pendant ces mariages, je voyais des
femmes monter sur les toits, transportées par sa voix, danser dans une
quiétude céleste, et des hommes se tordre de désir, de convoitise ou de
tristesse au son de ses mélodies, danser, eux aussi, dans la cour de la maison.
Le plus étrange, tous ces gens-là, pendant leur temps libre, éprouvaient un
malin plaisir à l’insulter, à l’accuser de toutes sortes de choses… Est-ce de
l’hypocrisie sociale généralisée qui rend les gens si fourbes ? Ce n’est pas le
thème de notre entretien.
Donc, en faisant des recherches sur elle, vous avez appris des choses…
Le roman reprend sa biographie qui repose sur des faits réels. Ils ont abusé
d’elle (violée) tout étant jeune. Sa chanson «déchiquette, déchire», ce n›est
pas seulement une histoire de virginité, mais l›histoire d›un corps déchiqueté,
violé et volé. J’ai fait sortir cette violence qui est un cri qu’elle refuse de garder
en elle. C’est une douleur qu’elle partage. Si on ne prend pas Remitti à travers
le prisme de la douleur et du viol, alors on ne la comprendra jamais. Toutefois,
je dois préciser que dans ce livre, l’imaginaire y est, mais à un degré qui ne
déforme pas la grande épopée de cette grande dame si généreuse. Un jour, elle
m’a confié : «Regarde Khaled, Mami, Zahouania et bien d’autres ont pillé mes
textes sans respect de mes droits. S’ils m’avaient demandé mon autorisation, je
la leur ai donnée…».
Ce que beaucoup de gens ignorent, aussi, c’est son engagement pour la cause
algérienne pendant la colonisation. Il y a deux jours, mon ami Mourad
Senoussi, le directeur de l’Opéra d’Alger, m’a raconté que son père avait défilé
avec elle à de nombreuses reprises contre le colonialisme à Relizane, et qu’elle
était en tête du cortège, sans la moindre peur de la terreur coloniale. N’est-ce
pas elle qui chantait la fameuse Oued Chouli et le martyr de raïs Ben Allal ?
Cheikha Remitti fait partie de notre patrimoine dont on est fier et il est de
notre devoir de le préserver, le protéger…
Chahreddine Berriah ; In El Watan
