Wafa Taboubi et l’histoire des fugueuses
Il y a, me semble-t-il, un sérieux problème dans l’accueil réservé à la dernière
création de Wafa Taboubi, Les fugueuses, coproduite par le Théâtre National
Tunisien (TNT) et Ostoura Production. L’engouement de certains professionnels
m’a paru disproportionné, presque aveugle, comme si l’œuvre incarnait à elle
seule l’avenir du théâtre tunisien.
J’avais déjà sa première pièce, Les veuves, une pièce. Dans Les fugueuses
(الهاربات ),l’attente, l’angoisse et l’incertitude se cristallisent dans une gare, lieu
d’un vide inquiétant. Six personnages en quête d’un récit impossible, dans une
dramaturgie marquée par la redondance et les redites. Le langage du corps,
censé dire l’indicible, se voyait neutraliser par un recours excessif au verbe : la
parole doublait les gestes, au lieu de les prolonger. La mise en scène hésitait à
croire en la puissance du corps, et finissait par l’étouffer sous une
revendication sociale trop explicite.
Dans Les fugueuses, ces failles se reproduisent. Même si la pièce se caractérise
par la présence de belles performances. Notamment cette esthétique visuelle
et ce jeu de corps qui permettent une rationnelle occupation d’un espace
marqué par des constructions labyrinthiques. La pièce se déploie dans un clair-
obscur travaillé, avec des lumières incandescentes et des flaques mouvantes
qui rappellent parfois Appia ou Craig. Mais cette scénographie, séduisante, ne
parvient pas à masquer une dramaturgie qui peine parfois à trouver son
souffle. Les personnages semblent enfermés dans une quête sans horizon, où
l’incomplétude devient un procédé répétitif plutôt qu’une tension dramatique.
La beauté plastique ne suffit pas : elle se heurte à une écriture scénique qui ne
dépasse pas le cercle de ses propres obsessions. Mais la pièce est, selon moi,
une très belle réussite si on la compare avec nos productions.
Ce qui m’a frappé, c’est la fermeture de notre milieu sur lui-même. Sur les
réseaux sociaux, j’ai lu des louanges qui confinent à l’auto-célébration, comme
si cette belle pièce, comme je viens de le souligner, représentait le sommet de
l’art. Or, il serait salutaire que nos artistes et nos spectateurs se confrontent à
d’autres scènes, aux grands théâtres d’Europe ou des États-Unis. Pour
relativiser, pour modérer une passion parfois trop provinciale, trop enfermée
dans l’illusion d’un chef-d’œuvre.
On entend souvent dire que le théâtre se porte mal. Mais cette sentence,
répétée à l’infini, ne fait que masquer l’absence de projet. Elle devient un
slogan creux, une formule commode qui dispense de penser. Or, ce dont nous
avons besoin, ce n’est pas d’un constat fataliste, mais d’une véritable
médication : un projet sérieux, cohérent, fondé sur un état des lieux rigoureux.
Il ne suffit pas de proclamer la crise ; il faut la questionner et la résoudre. Cela
suppose une rigoureuse analyse des failles structurelles (manque de moyens,
disparition des métiers du spectacle, faiblesse de la critique journalistique et
universitaire). Ce serait bon de revoir la formation, les circuits de production, la
place des institutions (APC, APW, Ministères de la Culture, de l’intérieur, de
l’enseignement supérieur, de l’éducation nationale, de la formation
professionnelle et de la Jeunesse et des sports). Il n’est nullement possible de
dynamiser l’activité culturelle et théâtrale si on n’ouvre pas nos frontières tout
en favorisant les échanges avec les structures théâtrales et culturelles
étrangères, surtout américaines, asiatiques et européennes.
Il y eut des tentatives, des possibilités esquissées, mais elles n’ont pas été
menées à terme, notamment du temps de l’éphémère CNC (Conseil National
de la Culture). Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est une réforme radicale de l’activité
théâtrale et artistique, qui dépasse les sentences et les lamentations. Un projet
qui redonne au théâtre sa fonction : non pas se contempler lui-même, mais
ouvrir des horizons, créer des rencontres, restituer la pluralité des voix et des
mémoires.
