Menaces sur un Dey
Contrairement à ce que l’on croit généralement, le débarquement de Sidi-
Ferruch n’est pas survenu « comme un coup de tonnerre dans un ciel serein ».
L’intervention militaire Française était en effet prévisible depuis au moins trois
ans à l’avance.
La crise était déjà ouverte au début de l’été 1827. Ayant rappelé son consul
Pierre Deval, la France a déclaré l’état de belligérance et mit Alger sous un
blocus naval.
Une escadre de douze bâtiments patrouillaient en permanence entre Cherchell
et le Cap Bengut (Dellys). Tout bateau entrant ou sortant du port était
bombardé ou arraisonné. En plus de cette escadre, une quarantaine de
bâtiments de la marine de guerre française croisaient en permanence entre les
îles Baléares et le Cap Bon, prêts à intervenir à tout moment.
Les choses en étaient rendues à ce point que, tout autour de la Méditerranée
ainsi que dans toutes les capitales des puissances européennes, on n’en était
plus à se demander si la France allait intervenir militairement ou pas, mais
quand cette intervention allait avoir lieu.
Si on met de côté le prétexte ridicule de l’affaire du « coup d’éventail », La
France était guidée par trois motivations dans sa guerre contre Alger :
- Elle voulait élargir son champ de possessions coloniales. Ayant perdu au
siècle précédent le Canada, la Louisiane ainsi que Haiti , il ne restait à la France
que ses colonies antillaises et la Guyane, ainsi que quelques poussières d’îles
dans l’Océan Indien et des comptoirs marchands en Inde. Elle avait décliné en
tant que puissance coloniale, et venait bien après l’Espagne et le Portugal, bien
après l’Angleterre et même les Pays-bas. - Elle voulait prendre pied sur la rive Sud de la Méditerranée et asseoir son
contrôle dans le bassin occidental de cette mer. L’Angleterre, puissance
maritime rivale, exerçait une suprématie navale depuis qu’elle s’était établie
sur deux points de fixation stratégiques : Gibraltar à l’ouest, Malte à l’est. - Sous le roi Charles X, la France connaissait une profonde crise de régime.
Impopulaire, le gouvernement du comte de Villèle fut contraint à la démission
en 1828. Charles X a nommé un nouveau gouvernement dirigé par le Prince
Polignac. En mettant en avant ce qu’ils appelaient alors La Question d’Alger,
c’est à dire en préparant une expédition militaire, les cabinets de Villèle, puis
de Polignac espéraient regagner une popularité et obtenir le soutien de
l’opinion. En vain, puisque trois semaines après qu’Alger fut tombée aux mains
des français et à la suite de trois journées d’émeutes parisiennes, les 27, 28 et
29 juillet 1830, Charles X de la branche aînée des Bourbons dut abdiquer et
Louis Philippe de la branche cadette d’Orléans accéda au trône.
Le gouvernement Ottoman n’était pas le dernier informé des préparatifs de
guerre menaçant Alger. La puissance d’Istanbul était en déclin. Elle était
considérablement affaiblie par l’éveil des nationalités dans la région des
Balkans et surtout par la guerre d’indépendance des Grecs de 1822 à 1830, au
cours de laquelle la Turquie perdit les trois-quarts de sa marine de guerre, à la
bataille de Navarin (octobre 1827).
Le sultan Mahmoud II qui ne se faisait aucune illusion sur les intentions des
français concernant Alger, a tenté jusqu’au bout de jouer la carte de
l’apaisement. Il chargea le Grand Vizir du sérail de Topkapi de prendre attache
avec l’ambassadeur de France à Istanbul, le comte Guilleminot. S’ouvrirent
alors de longues négociations. Elles durèrent plusieurs mois. La Sublime Porte
indiquait qu’elle était disposée à consentir à plusieurs concessions, si Paris la
laissait régler toute seule ses comptes à Alger. Entre autres, le Grand Vizir s’est
engagé à lui offrir sur un plateau la tête du dey d’Alger. Guilleminot écoutait
poliment, ne disait rien et faisait la sourde oreille.
A l’hiver puis encore plus au printemps 1830, les préparatifs s’accéléraient au
port de Toulon. En rade étaient rassemblés 100 navires de guerre, 357 bateaux
de transport plus 53 chalands de débarquement transportés par une flotille de
navires de transbordement. Sur terre, 40.000 soldats en bivouac, près de 400
chevaux, des bœufs pour servir de nourriture, des montagnes de foin pour les
nourrir, ainsi que les chevaux, des sacs de farines et de lentilles, du bois de
chauffage et du charbon (si des fois, pour prendre Alger, il fallait passer par les
sables du désert), des tonneaux remplis de vin et d’autres remplis d’eau, des
canons et des obusiers, des bombes, des obus, des boulets, des ballots de
poudre, 5 millions de balles et de cartouches pour recharger les fusils…
Désormais, le monde entier était au courant: L’expédition allait partir dans les
toutes prochaines semaines ou, tout au plus, dans les prochains mois.
Mahmoud II décida alors de jouer une carte ultime. Il chargea un haut
dignitaire militaire de son armée, Tahir Pacha, d’aller sans délai à Alger, pour
mettre à mort le dey Hussein Pacha et nommer un autre dey à sa place. Il
espérait que celà conviendrait aux français et les amèneraient à surseoir à leur
expédition guerrière.
Tahir Pacha embarqua à bord d’une frégate, accompagné de ses sicaires et se
rendit d’abord à Alexandrie. Là, il eut des entretiens avec le vice-roi d’Egypte,
Mehemet Ali.
L’Egypte entretenait de bonnes relations avec la France depuis la campagne de
Napoléon Bonaparte au pays des Pyramides. Tahir Pacha demanda à Mehemet
Ali d’être le parrain de la nouvelle administration deylicale qu’il était chargé
d’installer à Alger et de se porter en quelque sorte garant de la docilité du
nouveau dey vis à vis des français. Mehemet Ali donna son accord.
Tahir Pacha reprit la mer. Mais il n’ira pas au terme de sa mission. A l’approche
des côtes algériennes, la frégate sur laquelle il se trouvait fut interceptée par
l’escadre française qui faisait le blocus d’ Alger.
Le 26 mai, la frégate turque fut escortée auprès de l’armada française qui,
ayant appareillé la veille de Toulon, se rassemblait au large de Mahon, capitale
de Minorque, une île des Baléares, se trouvant à 300 kilomètres d’Alger. Tahir
Pacha fut reçu par l’amiral Duperré. Il tenta de convaincre ce dernier de le
laisser régler lui même leurs comptes aux Algeriens. Mais ce dernier lui signifia
d’aller s’occuper de ses affaires ailleurs et il chargea un bâtiment naval « La
Duchesse du Berri » de raccompagner la frégate turque pour s’assurer que
celle-ci prenait bien la direction d’Istanbul.
En empêchant Tahir Pacha d’entrer à Alger les Français ont, paradoxalement,
permis au dey Hussein de sauver sa tête. Ce dernier qui était un homme
intelligent et rusé, connaissant les mœurs de pouvoir ottomanes et rompu à
toutes les intrigues du sérail, savait qu’il y avait un contrat sur sa tête.
Avant lui, sept deys se sont succédés au pouvoir à Alger en moins de dix ans :
Mustapha Pacha, Ahmed Khodja, Ali Khodja, Hadji Ali Pacha, Hadji Mehemet
Pacha et enfin Ali pacha. Tous, sauf un seul décédé de mort naturelle, furent
victimes de complots et ont péri assassinés. Les uns ont été poignardés et la
plupart étranglés.
L’un d’eux, Hadji Ali Pacha, fut tué dans son bain. L’infortuné se prélassait dans
son hammam lorsque son valet qui était de connivence avec les conjurés
l’enferma à l’intérieur à double tour, puis il a barricadé la porte et s’est mis à
alimenter pendant des heures et des heures le foyer qui chauffait par en
dessous le hammam en jetant sans arrêt des fagots de bois et en attisant les
flammes à l’aide d’un soufflet. Il le fit mijoter toute la nuit. Le lendemain on
désigna son successeur Hadji Mehemet Pacha et on emmena son corps au
cimetière pour l’enterrer.
Hussein Pacha est resté dey d’Alger pendant douze ans, ce qui était une durée
exceptionnelle. Il devait sa longévité à son intelligence et à la ruse, mais c’était
aussi un homme méfiant.
Il est resté plusieurs années sans sortir du Palais de la Casbah, mais il était tenu
au courant de tout grâce à un réseau d’espions qui le renseignait sur les faits et
gestes de chacun. Toutes les personnes susceptibles de lui faire ombrage ou de
représenter un jour ou l’autre une menace pour sa personne ou pour son
pouvoir étaient systématiquement écartées. C’est ainsi qu’il destitua Yahia
Agha, un officier brillant, pour mettre à sa place à la tête de l’armée son
gendre, Ibrahim Dali (dali : en Turc, le fou) qui était aussi le fils d’un dey
précédent, Mustapha Pacha. Cet officier incompétent fut le responsable du
désastre de Staoueli. A la suite de ce revers qui laissa aux Français la voie
ouverte pour prendre Alger, il a été destitué par le dey qui rappela à la tête de
ses troupes Yahia Agha, mais les jeux étaient faits. C’était trop tard.
Instruit du fait qu’il était condamné par Istanbul, Hussein Pacha, lorsque de
Bourmont lui demanda de livrer Alger et de capituler sans combattre, n’a
formulé qu’une seule demande pour accéder à ses exigences: obtenir des
Français qu’il puisse aller s’installer avec ses proches et en toute sécurité à
Naples.
Surtout pas à Istanbul car il n’avait pas l’intention de finir en chiche-kebab.
Foudil Ourabah
