Histoire

Jean Beckouche : l’Algérien de cœur

Un enfant de Constantine

Jean Beckouche naît en 1927 à Constantine, dans une famille juive française depuis trois générations — le décret Crémieux de 1870 avait fait des Juifs d’Algérie des citoyens français. Mais la francisation officielle n’avait pas effacé les appartenances profondes : trois de ses grands-parents ne parlaient qu’arabe, et sa famille fréquentait indifféremment juifs et musulmans.

Son grand-père maternel, Sidi Fredj Halimi, fut grand rabbin de Constantine pendant près de soixante ans. Cette figure vénérée du judaïsme algérien, respectée des religieux juifs comme musulmans, incarne ce monde constantinois où les communautés vivaient côte à côte, dans une proximité que l’histoire allait bientôt briser.

Sous Vichy, Jean fut exclu du lycée français. Il trouva refuge au collège Sadiki à Tunis, véritable vivier des cadres nationalistes tunisiens, où il dit s’être senti « comme un poisson dans l’eau ». Cette exclusion, loin de le briser, le réorienta vers un monde où les colonisés apprenaient à penser leur libération.

L’entrée en militantisme : les années parisiennes

Bachelier après la guerre, Jean gagna Paris pour étudier la médecine. C’est là que sa vie prit son tournant décisif. Membre du groupe de langue des étudiants tunisiens — une cellule du PCF —, il devint rapidement l’un des responsables de l’ensemble des groupes de langue auprès du Parti communiste. Il participait au Comité de liaison des associations d’étudiants anticolonialistes, fondé par Jacques Vergès.

C’est lui qui prit l’initiative du film Terre tunisienne (1951), réquisitoire contre le colonialisme français réalisé clandestinement par de jeunes communistes français et tunisiens, sans le soutien du PCF. Dans le journal Étudiants anticolonialistes, il signait ses articles sous le pseudonyme « Ben Youssef » — signe d’un ré-ancrage dans l’arabo-berbérité dont la francisation tendait à extirper les Juifs.

Mais c’est dans sa rencontre avec Amokrane Ould Aoudia que se noue le lien le plus décisif. Avocat kabyle inscrit au barreau de Paris en 1954, Ould Aoudia fut bien plus qu’un ami : son premier client fut Jean Beckouche, écarté des EOR pour raisons politiques. Leur amitié, scellée dans le militantisme étudiant, allait se transformer en fraternité de combat.

La guerre d’Algérie : le choix du FLN

L’année 1956 marque une rupture. Le vote des pouvoirs spéciaux par le PCF en mars, après le déclenchement de la guerre en novembre 1954, provoque une onde de choc chez les étudiants anticolonialistes. Comme d’autres anciens des groupes de langue, Jean Beckouche rompt avec le PCF et rejoint le FLN.

Le groupe de langue est dissous après la contestation du vote des pouvoirs spéciaux. Pour Jean, ce n’est pas un simple changement d’organisation : c’est un basculement existentiel. Le Parti communiste avait été sa famille politique ; le FLN devient sa cause.

Depuis Paris, il assure un soutien logistique au Front pendant toute la guerre. Les tâches assignées aux militants de sa génération sont multiples : hébergement de réunions et de militants clandestins, collecte de cotisations, transport de « valises » — armes, propagande, argent liquide —, et renseignement.

Jean Beckouche est notamment chargé par le FLN d’observer la grande manifestation du 17 octobre 1961. Ce jour-là, des dizaines de milliers d’Algériens défilent pacifiquement dans Paris pour protester contre le couvre-feu qui leur est imposé. La répression policière sera sanglante : des centaines de morts, des corps jetés dans la Seine. Jean est là, témoin de ce crime d’État, chargé de rendre compte.

La menace est réelle et personnelle. Un commandant de Vincennes lui aurait lancé, à mots couverts : « Vous avez un dossier énorme ». Dans ce Paris en guerre, les réseaux de soutien au FLN sont traqués. Jean Beckouche sait ce qu’il risque.

Les visages de l’amitié algérienne

Ce qui distingue le parcours de Jean Beckouche, c’est l’intensité de ses liens avec les Algériens. Ces liens ne sont pas seulement politiques : ils sont humains, charnels, tissés dans la quotidienneté du combat.

Anna Gréki, poétesse et militante algérienne, le loge clandestinement à Alger en 1956-1957, aux côtés de Raymonde Peschard et Roger Perlès. Elle sera arrêtée, torturée, détenue — mais elle avait protégé Jean. Cette chaîne de solidarités, où chacun risque sa liberté pour l’autre, dit mieux que tout discours la profondeur de l’engagement.

Ahmed Inal, figure clé des mouvements étudiants algériens, est l’un de ses plus proches camarades. Une photographie de 1952 les montre ensemble. Inal rejoint ensuite l’Armée de libération nationale ; il meurt en 1956. Son portrait, aujourd’hui, veille au-dessus du lit de Jean.

Amokrane Ould Aoudia, enfin, incarne ce lien à la fois intime et politique. Avocat du collectif FLN, il défend les militants algériens traqués par la justice française. Le 23 mai 1959, il est assassiné devant la porte de son cabinet par les services secrets français. Son portrait, lui aussi, est accroché au-dessus du lit de Jean.

Daniel Timsit, cet autre Juif d’Algérie qui choisit le FLN et paya ce choix d’années de prison, complète cette constellation. Trois visages, trois morts ou trois vies brisées — et une fidélité qui ne s’est jamais démentie.

L’humanitaire : la fidélité continuée

Après 1962, Jean Beckouche ne renonce pas. Devenu médecin, il prolonge son engagement par l’humanitaire. Membre du Conseil d’administration de Médecins du Monde, responsable du groupe Moyen-Orient-Maghreb, il retourne sur les terres de sa mémoire.

Il travaille en Palestine, en Cisjordanie, à Gaza. Dans un entretien à la revue Plurielles, il analyse avec une lucidité que l’expérience rend implacable : « Le gros problème auquel nous sommes confrontés en Palestine, ce sont les blessures psychologiques au regard de l’occupation. Et là, les soignants eux-mêmes sont confrontés à la situation politique, au terrain social difficile dans lequel vivent ces populations ».

Il travaille aussi au Maroc et en Algérie, s’attachant à améliorer l’accès aux soins dans des contextes où la santé est toujours politique. Pour lui, l’humanitaire n’est pas une retraite apolitique : c’est la continuation du combat par d’autres moyens.

Épilogue : les portraits

Plus d’un demi-siècle plus tard, les portraits d’Amokrane Ould Aoudia, d’Ahmed Inal et de Daniel Timsit sont accrochés au-dessus de son lit.

Ces visages ne sont pas des reliques. Ils sont la constellation d’une vie : celle d’un homme qui, né dans une famille juive française depuis trois générations, a choisi de lier son destin à celui des colonisés. De l’enfant de Constantine exclu du lycée français à l’humanitaire en Palestine, Jean Beckouche n’a cessé de lutter — non pas pour les Algériens, mais avec eux.

Il n’était pas algérien de nationalité. Il l’était de cœur, d’histoire, de combat. Et cette Algérie-là, celle des Amokrane, des Ahmed, des Daniel, celle des Juifs et des musulmans de Constantine, celle d’avant les déchirures — c’est celle qu’il n’a jamais cessé d’habiter.

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